3.1. Le papier peint en 1851

Le 27 août 1851, Jean Zuber-Karth, copropriétaire de la manufacture fondée par son père, lit à la Société industrielle de Mulhouse un Rapport sur l’industrie du papier de tenture, à son retour de Londres où il vient de visiter l’Exposition1777. Le moment est crucial pour l’industrie du papier peint. La France vient de confirmer sa préséance en raflant la quasi-totalité des médailles. Mais, en même temps, la fabrication anglaise, peu récompensée, dispose, depuis les années 1840, d’une solide avance technique : la seule firme Potter de Manchester, par exemple, imprime à l’aide de huit machines, dont certaines en quinze couleurs1778 ; il n’y a alors qu’une seule machine en France, chez l’auteur du Rapport, et elle n’imprime que six couleurs. Un autre danger se profile à l’horizon, puisqu’aux Etats-Unis tournent déjà cinquante machines… Pourtant, Jean Zuber-Karth prône dans son Rapport l’abolition de la prohibition, « au nom du Ciel, au nom du progrès et le liberté ». Il y voit le moyen de lutter efficacement contre l’industrie étrangère, en particulier dans le domaine des papiers ordinaires.

La statistique (annexe 13) jointe au Rapport donne un total de 23 300 000 rouleaux produits dont :

Pays Rouleaux %
États-Unis 7 750 000 33
France 6 200 000 27
Angleterre 5 500 000 24
Zollverein 1 500 000 6
Belgique 600 000 3
Russie 500 000 2
Espagne 400 000 2
Hollande 250 000 1
Suisse 250 000 1
Autriche 200 000 1
Piémont 200 000 1
Suède & Danemark 100 000 11779

Ce Rapport, au mitan du siècle, nous propose donc un tableau qui montre l’ampleur des changements dans l’industrie du papier peint depuis le siècle précédent, tout en annonçant ceux encore à venir. Le total des rouleaux, tout d’abord, montre qu’il s’agit désormais d’une activité de premier plan et surtout d’une forme privilégiée de décor, adaptée à l’évolution sociale : nous n’avons évidemment pas de statistiques comparables pour le siècle précédent, mais il est évident que ces chiffres n’ont aucun rapport avec les quelques dizaines de milliers de rouleaux qui se produisaient alors à Paris et qui figurent aux inventaires que nous possédons. De plus, parmi ces rouleaux, il est désormais des produits de grande qualité, en particulier en France, avec les panoramiques et les décors, inconnus du siècle précédent.

Mais la statistique montre aussi que la production du papier peint a élargi son horizon géographique : si la France et l’Angleterre représentent encore la moitié de la fabrication, le reste de l’Europe fabrique désormais près du cinquième de ce qui est proposé ; mais le changement majeur vient évidemment des États-Unis devenus le premier producteur mondial, avec un tiers du total ; il faut cependant minimiser cette prééminence en précisant qu’ils n’exportent pas, même si cela limite les exportations européennes vers ce pays.

Pourtant, à cette date, le changement majeur n’est pas dans la géographie des entreprises, mais bien plutôt dans la révolution qui vient de commencer avec la mécanisation de la production ; celle-ci va progressivement s’imposer au cours de la seconde moitié du siècle, éliminant peu à peu l’impression à la planche qui disparaît pratiquement, on le verra, avec la Première guerre mondiale. Et surtout, la mécanisation va de pair avec la démocratisation du produit : la statistique précise que le prix moyen du rouleau imprimé mécaniquement en Angleterre est de 75 centimes, contre 3,25 francs quand il est imprimé manuellement.

Ces mutations que laisse entrevoir ce Rapport, il est possible de les étudier de plus près, à travers les archives de la manufacture Jean Zuber & Cie, remises dans un contexte plus large, chaque fois que faire se peut.

Notes
1777.

Ce Rapport, sur décision du comité de l’industrie du papier, est imprimé séparément. Les chiffres qu’il donne seront discutés par les différents auteurs qui écrivent sur la question dans les années qui suivent, mais pas réellement mis en cause.

1778.

D’après Exner, cette manufacture produit 30 000 rouleaux par jour en 1861, à l’aide de 14 machines.

1779.

Le fait d’arrondir les bas chiffres fausse légèrement le pourcentage.