Nous ne saurions néanmoins réduire Vittoria Accorombona à l’hypotexte qu’est le roman de Gutzkow. En effet, Tieck lui-même s’est vivement défendu d’une telle imbrication pure et simple de son œuvre dans la polémique que souleva la Jeune-Allemagne à propos de l’émancipation de la femme. Ainsi confie-t-il à son ami Christlieb Julius Braniß, dans une lettre datée du 24 juillet 1840 :
Dans ces lignes, Tieck met en avant plusieurs éléments qui distinguent Vittoria de son modèle Wally. Tout d’abord, Vittoria est l’une de ces « âmes fortes » qui succombent à la haine d’esprits faibles : souvenons-nous de la scène de sa mort, où, face à des barbares, elle conserve toute sa noblesse, sa grandeur et sa beauté. Le suicide de Wally, au contraire, est celui d’une âme fragile, d’un être brisé intérieurement : le rictus qu’imprime la mort douloureuse à son beau visage démythifie l’héroïne. 451 Ensuite, Vittoria représente « l’authentique féminité » selon Tieck. En effet, n’oublions pas qu’au passage où elle s’insurge contre le mariage comme fatalité sociale, succède ensuite cette phrase : « Je vénère le mariage », où elle exprime l’idéal d’une union fondée d’abord sur les sentiments et le respect mutuels. 452 De la même façon, sa lecture de Boccace ne l’a pas rendue sourde à la poésie, bien au contraire, puisqu’elle-même compose des poèmes. C’est en ceci qu’elle se distingue de Wally que ses lectures subversives ont dépouillée de sa sensibilité sans néanmoins apaiser son esprit.
D’autres éléments concourent également à proposer d’autres hypotextes que celui de Wally la sceptique à Vittoria Accorombona. Tieck confie ainsi que l’idée de cette nouvelle l’habite depuis 1792, ce qui, bien sûr, ne plaide pas en faveur du rapprochement unilatéral avec une œuvre bien plus tardive du mouvement Jeune-Allemagne. 453 De plus, le personnage de Vittoria évoque d’autres héroïnes des nouvelles de Tieck : en effet, nous songeons plus particulièrement à deux personnages féminins prénommés tous deux Catharina, l’une dans Le Sabbat des sorcières (1832), et l’autre dans Mort du Poète (1834), deux œuvres antérieures à la polémique de 1835 sur l’émancipation des femmes. Le non-conformisme de ces êtres les prédisposent au malheur, voire à la mort, dans une société castratrice. 454 Mais leur sensibilité esthétique, leur ouverture d’esprit, alliées à d’authentiques qualités morales comme la bonté, émeuvent tout lecteur sincère. C’est aussi dans ce contexte que l’on peut mieux comprendre que Vittoria Accorombona n’ait pas seulement séduit des partisans du mouvement Jeune-Allemagne, mais qu’elle ait été également le livre préféré du grand amour de Tieck, la comtesse Henriette von Finckenstein, et ce, pour des raisons finalement très différentes. 455 Cette lecture intratextuelle est elle-même encouragée par une autre assertion de Tieck dans cette même lettre adressée à Braniß : il y écrit que Vittoria Accorombona est « comme un pendant » de ses propres nouvelles mettant en scène de grands hommes de la littérature étrangère, à savoir le poète portugais Camoens dans Mort du poète et Shakespeare dans Vie de poète. 456
À travers ces réflexions, on observe les limites d’une reprise de l’œuvre de Gutzkow, Wally la sceptique, dans la nouvelle de Tieck, Vittoria Accorombona. Certes, quoi qu’il prétende, Tieck n’est pas resté sourd aux controverses contemporaines concernant la place de la femme dans la société, néanmoins, sa peinture historique présente aussi d’indubitables aspects intratextuels. Ce phénomène intratextuel souligne une préoccupation profonde de l’auteur, un souci qui dépasse les débats de son époque contemporaine et qui pose finalement un problème éternel, celui de l’accomplissement d’une sensibilité et d’une individualité admirables dans une réalité oppressante. Le roman de Gutzkow prend ainsi des accents plus universels dans la nouvelle de Tieck.
p. 313 : „Sie […] lag da, nicht lächelnd und ruhig, wie wohl in andern Fällen hier getroffen ist, sondern mit kramphafter Verzerrung ihres schönen Antlitzes und einem Ausdruck der Verzweiflung in den starren Augen, der erschrecken machte.“.
p. 548 : „Ich verehre die Ehe…“.
Bibliothek deutscher Klassiker, p. 1249 : „Seit 1792 liegt mir diese Accoromboni, oder na, im Sinn, und seit 1825 war sie schon in meinem Sinn so ziemlich ausgearbeitet.“.
Dans Le Sabbat des sorcières, on retrouve la même révolte de l’héroïne à l’égard de l’institution maritale (p. 253) : „...ich tat mir selbst das Gelübde, mich niemals zu vermählen, um in diesem geistigen Bunde meine ganze Befriedigung zu finden, und so am schönsten mein Leben zu erfüllen.“.
Bibliothek deutscher Klassiker, p. 1290.
Bibliothek deutscher Klassiker, p. 1251 : „...das Buch ist doch wie ein Pendant zum Cam.[oens] und Shakspear-Novellen [Dichterleben] zu betrachten“.