Du Jaloux d’Estrémadure aux Choses superflues de la vie

L’intérêt de Tieck pour Cervantes est ancien et intense : sa traduction de Don Quichotte de la Manche (1605) au tournant du siècle en fut l’un des plus beaux témoignages. 482 Or, Tieck avait également projeté, en collaboration avec son ami August Wilhelm Schlegel, la traduction des Nouvelles exemplaires (1613) dont nous trouvons diverses influences dans ses propres nouvelles de la maturité. 483 De fait, plusieurs nouvelles de Tieck rappellent des nouvelles précises de Cervantes.

Ainsi, le récit où Friedrich Beaufort, au début du Sabbat des sorcières (pp. 199-204), présente la mystification du chien savant Tyras, évoque beaucoup cette nouvelle de Cervantes où des chiens sont doués de parole. 484

De la même façon, Le Soupirant 485 ressemble beaucoup à La Tante supposée 486 . La constellation des personnages, tout comme la dynamique narrative présentent de nettes similitudes : une dame de haut rang accompagnée d’une plus jeune demoiselle est remarquée par deux étudiants et un tiers, un généreux gentilhomme qui entreprend d’écrire des lettres passionnées à la belle. À cet instant de la narration, Tieck a opéré deux changements : dans sa propre nouvelle, c’est la dame qui s’attire les faveurs du généreux gentilhomme, alors que dans celle de Cervantes, le tiers généreux veut aider les deux étudiants à tisser des liens avec la plus jeune demoiselle. De plus, les étudiants jouent le rôle chez Tieck non des amoureux transis, mais des mauvais larrons. 487 L’entrevue entre le gentilhomme et la belle est un échec, chez Cervantes comme chez Tieck, bien que pour des raisons différentes, et des personnages finissent en prison (les belles chez le premier, les étudiants chez le second). Dans la nouvelle de Cervantes, la jeune demoiselle est alors délivrée par l’un des deux étudiants, qui l’épouse, et dans celle de Tieck, l’un des étudiants est délivré par la fille du chef du tribunal et le jeune couple se hâte de se marier. Dans ces dernières séquences, Tieck se contente ainsi d’inverser les rôles du prisonnier et du libérateur.

Dans cette sous-partie, nous souhaitons explorer plus précisément une autre nouvelle de Tieck qui, si elle est sans doute la plus célèbre, n’a jamais été étudiée, à notre connaissance, dans le cadre d’un rapprochement avec une nouvelle de Cervantes. Or, nos précédents exemples, quoique succints, ont néanmoins mis en valeur la possibilité réelle d’une reprise d’œuvres de Cervantes dans les nouvelles de Tieck, et ainsi que nous allons le voir, les parallèles intertextuels sont particulièrement convaincants dans ce cas également. Nous pensons aux Choses superflues de la vie (1839) et à son lien avec Le Jaloux d’Estrémadure (1613). 488 Notons, d’ailleurs que cette nouvelle de Tieck fut composée la même année que Le Soupirant (elles figurent toutes deux dans le volume 26 des Schriften), et qu’elle succède à sa traduction d’une œuvre de Cervantes, publiée en 1837. 489 Rappelons brièvement l’argument des deux œuvres que nous souhaitons rapprocher :

Les Choses superflues de la vie : Un jeune couple, Friedrich et Clara, vit retiré dans une chambre au dernier étage d’une maison. Leurs fenêtres qui donnent sur la rue ne leur permettent même pas de voir ce qui s’y passe, ils n’aperçoivent que le ciel et « sont totalement coupés du monde extérieur ». 490  Leurs journées s’écoulent au gré de leurs réflexions et discussions. Au fil de celles-ci, le lecteur comprend qu’ils ont fui la société hostile à leur union et sont désormais totalement privés de ressources. Seule une vieille servante dévouée leur apporte de temps à autre de quoi se restaurer. La rigueur de l’hiver se faisant sentir, le couple désespère de ne plus avoir de bois. Profitant de l’absence du propriétaire des lieux, Friedrich décide de brûler petit à petit l’escalier, expliquant que ce moyen de communication avec l’extérieur leur est totalement inutile puisqu’ils ne sortent jamais. La vieille servante leur fait parvenir de la nourriture dans un panier attaché à une corde. Évidemment, le propriétaire vient finalement à rentrer, il est stupéfait de constater l’absence de son escalier. Il appelle la police, l’on somme Friedrich de s’expliquer et de se soumettre à la justice. Arrive alors un ami bienfaiteur, de retour des Indes, qui dénoue la situation, accorde des réparations au propriétaire, et annonce au jeune couple que leurs parents leur ont pardonné.

Le Jaloux d’Estrémadure : « Au thème central de la jalousie maladive, s’en greffent deux autres, la séduction frivole et l’autorité de l’époux ». 491 A priori, ces thèmes n’ont rien de commun avec la nouvelle de Tieck, néanmoins leurs manifestations prêtent à des rapprochements. En effet, de retour des Indes, le vieillard Carrizales « succombe aux charmes de la jeune Leonora. Devenue sa femme, elle vit recluse et très étroitement surveillée par son mari jaloux ». Or, en dépit du luxe du logis, son agencement même l’apparente à une prison : les fenêtres qui donnent sur la rue ont été murées, les murs de la terrasse si surélevés qu’ils « ne leur [laissaient] de vue que sur le ciel ». 492 Seules de jeunes esclaves y vivent aux côtés de leur maîtresse : le cuisinier n’a pas le droit de pénétrer dans la maison, il fait passer ses plats par une petite fenêtre prévue à cet effet. 493 Malgré tout, un « jeune séducteur pénètre dans la maison et tente de forcer Leonora. Carrizales les surprend et, pensant que l’adultère a été consommé, ne survit pas à cette émotion. Toutefois, avant de mourir, comprenant son erreur, il somme sa femme d’épouser le séducteur. Leonora choisira le couvent et le séducteur, Loaysa, partira pour les Indes ». 494

Dans Les Choses superflues de la vie, Tieck reprend deux motifs précis de la nouvelle de Cervantes, d’une part, à l’évidence, l’isolement du couple dans un logis citadin, mais totalement coupé du monde extérieur, et que seule la visite régulière d’un cuisinier ou d’une servante vient à briser, et d’autre part, le personnage du tiers lié à la notion de voyage aux Indes. Or, le premier motif a une importance tout à fait centrale dans la nouvelle de 1839 qui focalise sa narration autour de l’escalier, id est le contact ou non avec les autres êtres humains. Quant au second motif, celui des Indes, c’est vraiment pour nous la preuve formelle du lien intertextuel à Cervantes : certes, les Indes, motif exotique pour la culture allemande, symbolisent l’opposé de l’enfermement du couple, néanmoins il s’agit d’un motif typique de la prose de Cervantes. De plus, ce motif n’a pas de raison d’être sur le plan intratextuel, et aucun autre lien intertextuel ne semble en mesure de l’expliquer : même Ingrid Österle (1983), qui pourtant met à jour quantité de liens intertextuels dans son étude des Choses superflues de la vie, n’offre aucune explication à ce motif. Si l’on se remémore que le motif des Indes est par contre capital chez Cervantes, qu’il n’apparaît pas seulement dans Le Jaloux d’Estrémadure, mais dans d’autres récits, et qu’il évoque, sur le plan autobiographique, le désir déçu de l’auteur espagnol de partir pour ces mêmes Indes, la pertinence d’un rapprochement avec la nouvelle de Tieck ne fait guère de doute.

Ici aussi, la reprise d’une nouvelle de Cervantes se transforme rapidement pour Tieck en un prétexte pour laisser vagabonder son imagination personnelle. Ainsi, le motif de la jalousie disparaît totalement, et celui de la mésalliance le supplante : le jeune couple est acculé à cette retraite par la société hostile. Le récit prend une tonalité plus réaliste et sociale. 495 En outre, le jeune séducteur se métamorphose en libérateur - encore une de ces inversions parodiques du modèle générique dont Tieck raffole. À cela s’ajoute quantité de références intertextuelles à d’autres modèles génériques : Ingrid Österle souligne ainsi le rôle des Causeries d’émigrés allemands de Goethe, celui du Décaméron de Boccace (pp. 237-242) et celui des idylles de Schnabel et de Wieland (pp. 244-251), et Burkhard Pöschel (1994) renvoie quant à lui à l’œuvre de Jean-Paul (pp. 92-95) au milieu de beaucoup d’autres sources d’inspiration. Cette multitude de références intertextuelles donnent une nouvelle fois la mesure du jeu de Tieck avec la nouvelle cervantine d’origine : cette dernière fut très certainement le point de départ de la composition de la nouvelle, mais elle fut rapidement remaniée, enrichie au contact d’autres modèles génériques.

Boccace et Cervantes n’ont pas été les seules sources d’inspiration de plusieurs nouvelles de Tieck : un autre grand écrivain espagnol a joué un rôle analogue, le poète dramatique Lope de Vega (1562-1635). Penchons-nous à présent sur son influence auprès de Tieck nouvelliste.

Notes
482.

Leben und Thaten des scharfsinnigen Edlen Don Quixote von la Mancha, Berlin, Unger, 1799-1801, traduit de Cervantes par Ludwig Tieck.

483.

Il est utile de consulter l’ouvrage de Werner Brüggemann (1958) qui fait le point sur l’influence considérable de Cervantes auprès des romantiques allemands.

484.

El coloquio de los perros / Le Colloque des chiens.

485.

Nous rappelons que nous avons présenté Le Soupirant dans notre développement traitant du lien architextuel à la comédie, ainsi que dans celui consacré au rapport intertextuel au mouvement Jeune-Allemagne.

486.

Nous renvoyons à l’excellent argument proposé par Thierry Ozwald (1996, p. 65).

487.

Chez l’auteur espagnol, comme chez l’écrivain allemand, l’héroïne porte un nom démesuré et ridicule : Espérance de Torralva Meneses y Pachéco devient Elisa von der Mauer.

488.

El celoso extremeño / Der eifersüchtige Extremadurer.

489.

Die Leiden des Persiles und der Sigismunda, von Miguel de Cervantes Saavedra. Aus dem Spanischen übersetzt. Mit einer Einleitung von Ludwig Tieck, Leipzig, Brockhaus, 1837.

490.

pp. 32-33 : „sie erblickten einmal den blauen Himmel wieder ; zwar nur einen sehr kleinen Teil […] Die uralte Hütte oder das kleine Haus war in dieser menschenbedrängten Strasse ein sehr sonderbares. […] Der Erbauer dieser Hütte musste von seltsamer, fast unbegreiflicher Laune gewesen sein ; denn unter den Fenstern des zweiten Stocks, welchen die Freunde bewohnten, zog sich ein ziemlich breites Ziegeldach hervor, so dass es ihnen völlig unmöglich war, auf die Strasse hinabzusehen. Waren sie auf diese Weise […] völlig von allem Verkehr mit den Menschen abgeschnitten, so waren sie es auch durch das noch kleinere Haus, welches ihnen gegenüberstand. Dieses hatte nämlich nur Wohnungen zu ebner Erde ; darum sahen sie dort niemals Fenster und Gestalten an diesen, sondern immer nur das […] Dach...“.

491.

Dans la présentation de cet argument, nous reprenons certains passages d’Élisabeth Delrue (2002,
p. 138).

492.

Nous reprenons la traduction de la Bibliothèque de La Pléiade :  « … il boucha toutes les fenêtres qui donnaient sur la rue, ne leur laissait de vue que sur le ciel, et fit de même avec toutes les autres de la maison. […] il fit dresser les murs des terrasses de telle sorte que celui qui entrait dans la maison devait regarder vers le ciel en ligne droite, sans que rien d’autre ne s’offrît à sa vue. » (p. 259). 

493.

p. 259 : « Il s’entendit avec un dépensier, pour qu’il lui apportât et achetât des vivres, à condition de ne point dormir à demeure, et de n’entrer que jusqu’au tour, où il aurait à déposer ses emplettes. ».

494.

Élisabeth Delrue, 2002, p. 138.

495.

L’interprétation moderne de William J. Lillyman (1979) a marqué un tournant dans la recherche consacrée à cette nouvelle en montrant qu’elle est non pas le témoignage d’un conservateur, mais bien le reflet de la crise profonde qu’il traverse.