-3.2.1- L’agrément : une autorisation donnée.

Cette question de l’autorisation est d’abord référée à celle ci : qui a autorité, qui détient l’autorité, de qui la détient-il. ?

Nous ne retiendrons pas les distinctions opérées par M. WEBER qui trouvait la légitimité de l’autorité dans la coutume et les traditions , dans le respect de la loi et dans la personnalité même de celui qui détient l’autorité. Nous nous attarderons sur deux approches qui nous paraissent complémentaires et que nous allons développer. Tout d’abord, reprenons ce que nous disent P. RICOEUR 340 et G. LE BOUEDEC 341 . La notion d’autorité nous dit en substance P. RICOEUR a trois dimensions qui la fondent : l’extériorité, la supériorité et l’antériorité.

L’extériorité est d’abord signe d’altérité, de décentrement de soi vers l’autre et de reconnaissance de cet autre. « Exercer l’autorité, c’est poser devant quelqu’un cette extériorité, non en essayant de l’escamoter comme le font les démagogues (fusion) ou en la durcissant comme le font les tyrans (maximalisation de la distance) mais avec la conviction que la posture même d’extériorité est fondatrice, si elle est reçue comme telle » 342 . Nous avons donc avec cette extériorité le rappel d’une autonomie de la personne et du couple qui intègre l’autre, loin des fantasmes de toute puissance. Cette extériorité se manifeste dans l’adoption par l’action même de demander à l’autre un enfant. Comme nous l’avons déjà souligné, demander, c’est accepter l’autre.

La deuxième dimension de cette autorité est celle de la supériorité. Quelle supériorité ? Relisons G. LE BOUEDEC : « S’il est juste de noter qu’historiquement le pouvoir a été fondé sur toutes sortes de raison : la force, l’âge, le sang, Dieu, l’élection, la compétence… il reste, d’une manière ou d’une autre que l’autorité exprime une supériorité, nous disons aujourd’hui, un domaine de compétence ». Cette idée de supériorité laisse imaginer quelque chose ou quelqu’un qui serait dessus ou devant, et qui donc dirigerait. Nous reprenons volontiers ce verbe ‘’diriger’’ dans le sens de ‘’donner une direction’’. Mais il nous faut également mieux comprendre d’où viendrait cette supériorité. In fine, dans l’agrément pour adopter un enfant, cette supériorité détenue par le Président du Conseil Général de chaque département, lui est donnée par la loi. Cette supériorité ne signifie pas, dans cette histoire, que l’un est supérieur à l’autre, du fait de son rang, de son sang ou de sa compétence technique. Cette supériorité implique pour chacun des acteurs son assujettissement à la loi et à son contenu. La supériorité transcende et elle transcende celui qui est au-dessus ou devant et celui qui est au-dessous ou derrière. Le Président du Conseil Général est soumis, lui aussi, à la supériorité de la loi qu’il a le devoir de mettre en œuvre dans son département.

La troisième dimension est celle d’antériorité. « Dans cette dimension, il y a l’idée d’héritage, de dette… de filiation. En ce sens, a autorité sur moi, même s’il est plus jeune que moi celui dont le statut en fait le dépositaire de ce qui doit être transmis, car sa légitimité ne se situe pas en lui mais lui vient de plus loin, et sa mission est de l’actualiser…». Nous avons avec cette dimension de l’autorité quelque chose qui viendrait comme ‘’raccrocher les wagons’’, comme si le détenteur de l’autorité avait cette possibilité de toucher, de travailler (régler ?) les questions liées à la dette générationnelle, de lever l’interdit en donnant la permission. En tout cas, nous sommes bien avec cette autorité, avec cette autorisation dans un système où la filiation n’est pas absente : la filiation avec ses fils tissés entre ceux qui demandent l’autorisation et celui qui la donne. Nous serions là, avec le détenteur de cette autorité dans une image du père donnant à ses enfants son autorisation.

A ces trois dimensions de l’autorité donnée par P. RICOEUR dans son approche philosophique, nous souhaitons y ajouter une autre approche, plus analytique, qui fait la distinction entre « le dire et les dires » 343 . Faisant la distinction entre l’énoncé et l’énonciateur (entre celui qui dit et ce qu’il dit) , JP. LEBRUN soutient que nous sommes passés d’une autorité religieuse qui tenait sa force du caractère sacré de la parole, à une autorité scientifique légitimée par la cohérence de ses énoncés. Il écrit : « …ce qui est désormais moteur n’est plus l’énonciation d’un maître mais la production d’un savoir d’énoncés, un ensemble acéphale de dits…. Passer du règne du père – de la religion – à celui des experts – de la science – implique une nouvelle version du rêve de servitude volontaire… en un mot la ‘’solution finale’’ à l’altérité».

Ainsi, nous comprenons que dans l’agrément, deux niveaux d’autorité et d’autorisation se conjuguent : celui du ‘’dire’’, référé à une supériorité et à une antériorité et celui des ‘’dits’’ qui nous semblent fortement référés à une extériorité. Le premier appartient à celui qui prend la décision ; c’est la force de l’énonciation autorisée par la loi. Le second appartiendrait aux professionnels qui, dans leurs dires référés à la science qui évalue, mesure, observe, rationalise, feraient aussi autorité pour éclairer la décision. Ces deux dimensions de l’autorité se retrouvent dans les entretiens.

L’autorité de l’expert se comprend dans le doute qui reste quant à l’avis qu’il donnera : « on a eu des petits doutes, peut être pendant quinze jours, on attendait les rapports surtout, c’est vrai qu’on a toujours un petit doute dans notre esprit… » 344 . Cette idée de doute est également donnée dans les propos suivants: « on avait quand même un petit doute mais… - Question : et ce doute a disparu quand vous êtes venus voir les comptes-rendus ? – Madame : oui, ça correspondait bien à ce qu’on pensait, ce qu’on avait dit… ». L’autorité de l’énonciation est celle de la décision attendue « dans la boîte aux lettres »ou à la « poste du village »où l’attestation d’agrément peut être trouvée. Monsieur et Madame VERNE nous disent eux aussi le 0,5% de doute qui reste : « Question : je reviens sur cette valeur de l’agrément, vous étiez bien persuadés de l’avoir ? – Monsieur : oui, oui, non mais naturellement, il n’y a pas de suspens, mais on ne sait jamais, on était assez rassurés – Madame : mais il y a toujours 0,5% de doute ». Signalons cependant que la décision du Président peut être contraire à l’avis de la commission et des professionnels : dans ce cas, seule l’autorité du ‘’dire’’ légitime la décision.

Reprenons notre question relative à cette autorité : qui et que représente cette autorité ? Nous ferons prudemment l’hypothèse que cette autorité représente une forme de transcendance sacrée ou magique. Comme l’impossibilité à avoir naturellement un enfant est comprise comme une « malédiction, quelque chose qui vient du ciel et qui tombe sur la tête » 345 ou« comme quelque chose qui vous tombe dessus assez brutalement » 346 , la force à même de lever ce mauvais coup du sort ne pourrait être que divine. Cette autorisation est celle de transgresser l’interdit de leur stérilité ou infécondité. Ne pas être responsable de cette transgression signifie alors en donner la responsabilité à l’autre et l’autre s’appelle le hasard, les dieux, le Président du Conseil Général et les professionnels qui, chacun de sa place, autorisent. Le détenteur de cette autorisation, au bout de la chaîne de la cause des causes, serait cet Autre que E. LEVINAS appelle Dieu et que J. LACAN nomme l’inconscient, cette autorité infiniment capable de donner l’autorisation, et donc la capacité. P. LEGENDRE nous rappelle que nous ne créons pas, faire un enfant n’est pas créer, mais pro-créer, c’est-à-dire créer « au nom de », créer par procuration pourrait-on dire, avec l’autorisation de l’Autre. Seul Dieu a le pouvoir de créer. Devenir parents par l’adoption d’un enfant n’est pas différent, de ce point de vue, du fait de devenir parents d’un enfant conçu par le couple. Pour les deux formes de parentalité potentielle, il faut cette autorisation donnée au fils par le père (le Père). Rappelons : pour ‘’ faire de l’humain ‘’, pour instituer de l’humain c’est-à-dire de la filiation généalogique, il faut trois générations. Dans la « permutation symbolique des places », le père autorise.

Notes
340.

P. RICOEUR . Quelle place pour la morale ? Ligue de l’Enseignement, Journal de vie. Cercles Condorcet. 

341.

G. LE BOUDEC. Diriger, suivre, accompagner : au-dessus, derrière, à côté. in Cahiers Binet-Simon n° 655. Toulouse, Eres, 1998, pp. 53-64.

342.

G. LE BOUEDEC. Ibidem. p. 55.

343.

JP. LEBRUN : Malaise (dans la civilisation) belge. In Passages n° 91. Dossier Psychanalyse. p. 29 et suiv.

344.

E 11, 19, 12, 23.

345.

E 9, p. 163.

346.

E 22, 21, 20, 3.