Entretien n° 21. Madame RODET : « (les OAA), j’ai l’impression qu’ils se foutent de notre agrément ».
- AS : donc vous avez demandé un premier agrément adoption en 1993 et vous y pensiez depuis longtemps ?
- Mme : c’est-à-dire que moi, j’ai longtemps parrainé des enfants qui étaient dans des institutions, je les avais les week-ends et vacances scolaires ; la première avait cinq ans et elle est repartie avec ses parents elle avait douze ans ; et je la vois toujours, elle est dans le Nord et elle a trois enfants ; après il y a eu le petit Jean qui était à l’école où j’ai travaillé comme éducatrice, j’ai toujours des contacts avec lui il est en atelier protégé ; et puis c’est un peu différent, j’ai parrainé une mère, qui n’avait pas d’âge, elle venait d’Afrique avec des faux papiers, donc avec elle, j’ai fait une adoption simple pour qu’elle reste en France parce qu’elle était expulsable, donc ça s’est arrangé.
- AS : et vous aviez quel âge ?
- Mme : c’était en 1989, elle avait dix huit ans ; je lui ai fait faire ses papiers, elle est de nationalité française, elle a donc un petit garçon, Paul, qui vient un week-end sur deux ici et qui est le meilleur copain de Johan. , et qui a onze ans.
- AS : donc vous aviez déjà fait une adoption simple ?
- Mme : oui, c’est ça ; mais finalement ça s’est pas fait parce qu’elle a eu quand même sa carte de séjour.
- AS : cette histoire de parrainage, ça vous venait d’où ?
- Mme : j’avais envie de m’occuper de gamins, d’avoir des enfants, j’étais avec un homme qui n’en voulait pas donc il a toléré le parrainage et puis on s’est séparé parce qu’il n’en voulait pas et que moi j’en voulais quand même un à moi ; et puis le deuxième couple, la deuxième fois, j’ai pas eu de chance, c’était un monsieur qui était marié, qui avait déjà des enfants et qui n’en voulait pas d’autre, mais moi, j’ai toujours eu ce désir d’enfant, je voulais pas non plus lui en faire un dans le dos, donc voilà et puis je me suis dit “bon, tu fais une demande d’adoption, j’ai un enfant et si je rencontre un monsieur, il me prendra avec l’enfant”. Et puis l’âge aidant, je n’ai plus envie d’avoir un enfant à moi maintenant, c’est pas que je n’ai plus envie, je crois que quelque part j’en ai encore envie...
- AS : et quand vous étiez en couple avec votre premier et deuxième compagnon, c’est vous qui ne pouviez avoir d’enfant ?
- Mme : c’est lui qui n’en voulait pas, j’ai même fait les tests ; lui ne voulait pas et je ne voulais pas lui faire un enfant dans le dos. D’ailleurs si ça n’a pas tenu, d’ailleurs on se voit tout le temps, on est super copain, mais il voulait un foyer sans enfant. Et puis un enfant ça se fait à deux ça ne se fait pas tout seul, donc... mais j’ai changé d’avis maintenant, on peut élever un enfant tout seul mais pas le concevoir, c’était différent.
- AS : donc au moment où vous faites votre demande d’agrément, en 93, vous aviez une idée de l’enfant que vous souhaitiez accueillir ?
- Mme : oui, c’était une fratrie, c’étaient déjà deux enfants, parce que je ne voulais pas faire un couple avec un enfant, donc c’était deux et ça a toujours été deux ; mais c’était aussi, j’avais demandé entre trois et six ans, je ne voulais pas non plus un bébé parce que si c’est pour le mettre en crèche parce que je travaillais, ça n’allait pas, je voulais un enfant qui puisse aller à la maternelle, au moins à deux ans, qu’il puisse être scolarisé ; et quand on a fait la demande d’agrément j’ai augmenté l’âge jusqu'à six ans.
- AS : et par rapport à son origine ?
- Mme : je n’avais pas d’idée...
- AS : et cette possibilité de devenir mère d’un enfant qui ne vous ressemble pas physiquement ?
- Mme : et bien Paul qui est pour moi comme un petit-fils, il m’appelle mamy, c’était l’adoption de la maman que je faisais, donc non, il est comme sa mère il est noir.
- AS : vous êtes la mère de qui ?
- Mme : et bien de la maman de Paul, donc un peu la grand-mère de Paul, mais maintenant ça s’est arrangé, elle a retrouvé sa maman, elle m’appelle Marie, elle ne m’a jamais appelée maman et le gamin était enragé surtout, Johan dit “maman” et Paul dit “mamy”. Et puis c’est bien pour Johan qui a bien trouvé sa place.
- Et puis donc, au bout des cinq ans d’agrément, j’ai redemandé un agrément, parce que je voulais toujours une fratrie...
- AS : et cette première procédure d’agrément s’est passée comment pour vous ?
- Mme : très bien, c’était clair dans ma tête, je savais ce que je voulais, si eux ne voulaient pas ils ne voulaient pas, tant pis mais ; c’était comme pour l’adoption internationale, la seule restriction que je mets est que je ne veux pas d’enfant handicapé parce que je ne veux pas le mettre en internat. ; vivant ici et sachant qu’il n’y avait rien, je parle d’un lourd handicap, je ne parle pas d’un retard donc voilà, c’étaient mes seules demandes.
- AS : et vous avez eu l’impression qu’il se passe quoi pendant un agrément ?
- Mme : et bien d’abord, c’est la permission de pouvoir adopter un enfant, d’avoir l’autorisation, on pense que ça va aller vite et puis c’est vrai qu’au bout de plusieurs années, j’ai quand même essayé d’aller sur l’international mais c’est encore un truc que je n’arrive pas à faire, j’ai l’impression d’acheter un enfant, donc je n’ai jamais pu...
- AS : je reviens à ma question...
- Mme : et je rappelais en disant, «il n’y a toujours pas de dossier pour moi », parce que j’avais envie de faire ça en France et par rapport à l’international, c’était trop long.
- AS : par rapport à l’agrément ? Un agrément c’est une évaluation ?
- Mme : pour moi ça a été de poser un acte, c’était le premier acte en fait, parce qu’on en rêve pendant longtemps avant de dire on va écrire et je pense que quand on fait la lettre on pose déjà le premier acte, on enclenche la première, à partir de là on peut toujours faire marche arrière, mais on a l’impression que ça y est, on est rentré dans l’adoption et pour moi, autant j’ai eu de doute avant, autant quand j’ai fait ma lettre, je n’ai plus jamais eu ce doute.
- AS : les entretiens ont porté sur quoi ?
- Mme : déjà sur mon désir d’enfant, pourquoi je voulais adopter un enfant en étant seule, j’ai dit non, je ne veux pas adopter un enfant parce que je suis seule, j’ai un désir d’enfant, pour moi c’était vraiment séparé.
- AS : et les entretiens, vous pensez ,ont été une évaluation ?
- Mme : oui et en même temps, je ne me suis pas... je me suis dit que c’était un peu bidon parce qu’ils ne pouvaient pas vraiment me connaître comme ça sur un entretien, un entretien c’est léger... le plus dur... je crois qu’il faudrait qu’on renouvelle plus souvent, parce que c’est le fait de renouveler qui motive la personne qui veut un enfant parce que la première fois peut-être on n’est pas vraiment sûr qu’on en veut un. ; et puis si on fait une demande cinq ans après ça fait vraiment long, mais si on la fait c’est qu’on a vraiment envie...
- AS : vous avez eu quelle réaction quand vous avez reçu l’agrément la première fois ?
- Mme : j’étais folle de joie, j’étais trop contente parce que j’avais l’impression que dans l’année qui allait suivre, j’allais l’accueillir, j’étais déjà dans la préparation de l’accueillir
- AS : vous étiez prête et la procédure avait aidé à ça, ou si vous étiez prête ?
- Mme : non j’étais prête avant, j’ai mis du temps à me préparer avant, j’ai mis du temps avant de faire la demande...
- AS : vous avez fait votre demande quand ?
- Mme : quand j’étais prête, quand je n’avais plus de doute.
- AS : il y a eu des informations qui vous ont été apportées pendant la procédure ? des choses qui étaient différentes que la pure et simple évaluation ?
- Mme : non, non ; après j’ai reçu le dossier justement quand j’ai reçu l’agrément, avec les adresses, etc... des renseignements administratifs.
- AS : les premiers adoptants que vous avez rencontrés c’est qui ?
- Mme : non, je n’en connaissais pas avant l’arrivée de Johan, on m’a donné des adresses, mais je n’avais pas envie
- AS : dans le Nord, vous ne connaissiez pas de parents adoptants ?
- Mme : non, non ; j’ai une de mes professeurs dans le Nord qui a adopté mais je n’ai pas vu la gamine, je l’ai su après ; j’avais aussi des amis que je n’ai plus revus après, j’ai su qu’ils avaient adopté aussi, mais je ne les ai plus revus. Non, les premiers que j’ai rencontrés, c’est après parce que dans l’école de Johan, il y a un petit garçon qui est adopté, donc entre les mamans, un goûter chez l’un, un goûter chez l’autre
- AS : il y a eu des personnes, vous pensez qui ont eu une influence sur votre décision de demander un agrément, d’adopter un enfant ?
- Mme : aucune parce que quand je l’ai dit, j’ai eu tous les sons de cloche “tu es folle, qu’est-ce que tu vas t’enquiquiner avec un gamin ? ». Parce que moi, je l’ai dit, ils l’ont su avec l’arrivée de Johan, à part une nièce à qui je disais “j’ai fait une demande d’adoption, tu en penses quoi ? ” parce que j’avais besoin de le dire à quelqu’un, je suis très proche d’elle, mais je me suis dit “je n’en parle pas, ni à la famille, ni rien”
- AS : vous en avez peu parlé ?
- Mme : très peu ; ils savaient ; comme dit mon père “je savais que tu allais le faire, je m’y attendais”, de toute façon je l’avais dit “si je n’ai pas d’enfant, j’en adopterai” mais je n’avais pas dit que j’avais fait la demande ; tout le monde savait que je voulais adopter, mais personne ne savait que j’avais fait la demande.
- AS : cette dimension humaniste qui est la vôtre, elle vient d’où ?
- Mme : oui, ça peut venir de mon enfance parce que j’ai perdu ma mère à six ans, j’étais en pension, mais je n’en sais rien, peut-être, peut-être pas. C’est vrai que je serais bien partie médecin sans frontière si j’étais médecin, mais je n’étais pas très brillante dans les études non plus, mais j’ai été directrice, monitrice de colonies pendant...
- AS : donc un enfant de trois à six ans. C’est un élément qui a été modifié au cours de la procédure ?
- Mme : pas au premier, mais au deuxième, oui pour un enfant plus âgé.
- AS : et quand vous avez eu votre premier agrément, vous avez fait quoi ?
- Mme : j’ai écrit, j’ai téléphoné régulièrement à Bourg-en-Bresse et puis j’ai écrit parce qu’à l’époque je ne savais pas que c’était si cher, donc j’avais écrit à toutes les adresses qu’on m’avait données, de tous les pays, voilà et puis j’ai été beaucoup refusée parce que j’étais célibataire et puis quand j’ai vu, j’ai dit non ; si j’ai de l’argent à investir, c’est avec l’enfant ; à ce prix là non ; tout de suite j’ai dit, je n’achète pas un enfant ; ça m’a écœurée et encore maintenant, je me dis, je n’en aurai peut-être pas un deuxième et bien tant pis, je préfère ne pas en avoir un deuxième, je ne serais pas en accord avec moi-même.
- AS : vous restez avec l’idée que l’adoption internationale... ?
- Mme : non, je suis prête à payer des frais, ce qu’on appelle les frais, mais pas des frais à 90 000 francs ; pour moi ce ne sont pas des frais
- AS : même si ces frais n’ont rien à voir avec le fait d’acheter un enfant ?
- Mme : oui, c’est possible ; mais non ce n’est pas possible
- AS : si une œuvre avait pris votre dossier, et elle vous demande 50 000francs ?
- Mme : j’aurais plus de facilité, je serais allée la voir et je lui aurais demandé des comptes ; effectivement si ça arrive à des sommes normales et réalistes mais non, un pays me répond “vous avez le premier à 100 000 francs et le deuxième moins cher” ; des phrases comme ça, je ne peux pas moi
- AS : et c’est une œuvre qui vous dit ça ?
- Mme : oui, une œuvre ; je ne peux pas moi, ils font des rabais sur le deuxième ; non...
- AS : et vous vous seriez privée d’enfant plutôt que d’aller en adoption internationale ?
- Mme : oui, parce que je ne me sentais pas en manque d’enfant ; je suis toujours avec des enfants, que ce soit les voisins, les enfants de mes copains, je suis entourée d’enfants donc... c’est vrai que je voulais être maman d’un enfant ni en nourrice, ni placé, mais ce n’était pas à n’importe quel prix, ni n’importe comment, j’aurais été déçue, malheureuse mais je n’aurais pas fait n’importe quoi.
- AS : vous téléphoniez souvent à l’assistant social ?
- Mme : tous les deux mois, pour lui demander si la pile diminuait, si je remontais à la surface ; j’ai eu quand même d’autres propositions d’autres départements, mais à chaque fois j’étais refusée alors pour différentes raisons.
- AS : en téléphonant à la Dipas, vous recherchiez des informations sur là où en était votre dossier pour un enfant pupille et puis pour l’adoption internationale ?
- Mme : non, parce qu’il m’avait donné toutes les adresses ; et c’est vrai que les dernières années, je commençais à perdre espoir ; j’ai des propositions et chaque fois c’était non et quand l’assistant social m’a dit que dans l’Ain, c’était différent, c’est vous qui choisissez et quand vous avez choisi, vous proposez, j’ai dit ouf et il m’a dit si un jour on vous appelle c’est pour vous demander si vous êtes d’accord pour tel enfant ; et quand il m’a appelée pour Johan et qu’il m’a dit que c’était un enfant de l’Ain, j’ai su que j’avais encore le choix de dire “oui ou non” mais que ce n’est pas eux qui disaient non
- AS : et qu’est-ce qui aurait fait que vous auriez dit non ?
- Mme : d’ailleurs, j’ai dit oui tout de suite et je ne vois pas ce qui aurait pu faire que je dise non.
- AS : et pour vous il y a une différence entre être parent et parent adoptant ?
- Mme : je dirais que oui, il y a une différence, mais de recevoir l’enfant tel qu’il est, il n’y a pas de différence et c’est pour ça que j’ai dit oui le premier jour parce que je voulais en savoir le moins possible ; je demande un enfant, je ne sais pas comment il sera, il y aura un problème, il n’y aura pas de problème et moi je disais oui au gamin qui allait arriver et puis après j’assume s’il y a quelque chose.
- AS : vous attendiez quoi du service adoption ?
- Mme : j’attendais qu’il me propose des enfants, mais c’est vrai qu’au niveau soutien, tout ça, il m’a proposé “si vous avez envie de parler, vous pouvez m’appeler”, j’ai toujours eu des propositions d’aides, il m’a donné des adresses pour rencontrer des gens, pour moi c’est pas un problème, c’est une grossesse longue
- AS : le fait de rencontrer des gens qui avaient adopté un enfant, avant d’accueillir Johan, n’était pas un besoin pour vous ?
- Mme : non, je n’ai même pas eu envie ; je crois que c’est une histoire personnelle, qu’est-ce que j’aurais appris, ils ont adopté dans tel pays ou tel autre, mais ça aurait été différent, alors non, j’ai pensé aux femmes enceintes qui se racontent leur accouchement, ça m’énerve, ou bien on dit que c’est bien, ou bien on fout la trouille et puis la personne qui accouche ça n’a rien à voir et pour moi c’est pareil. Mais j’aurais demandé de l’aide si j’avais adopté un enfant qui venait d’un autre pays, là j’aurais été voir des gens qui avaient adopté dans ce pays, là oui, des gens qui ont de l’expérience, pas par rapport à la vie de l’enfant, mais par rapport aux trucs administratifs. Pas pour l’enfant mais pour les démarches. Là on m’a refusé un petit enfant ukrainien parce qu’on m’a dit que ces enfants c’étaient des bombes à retardement, et que pour Johan ça n’irait pas. Mais ça m’énerve, et alors si je veux prendre une bombe à retardement ; j’avais envie de lui dire “mais ce n’est pas votre problème”. Qu’ils aient des références, d’accord, mais qu’ils disent que pour Johan ce sera trop dur, qu’est-ce qu’ils en savent ça se gère ça, et puis en plus on n’en sait rien ; ils prennent un peu les responsabilités qui sont les miennes. Qu’ils me disent “ces enfants sont difficiles, ils ont du mal à rentrer dans la société ” d’accord que je le sache mais après c’est moi qui décide et puis j’ai un agrément qui correspond.
- AS : dire “oui ou non”, je le comprends bien dans le sens où vous le dites, et en même temps on peut le comprendre dans le sens où on va choisir un enfant, vous pensez quoi de ce choix-là ?
- Mme : moi, je pense que chacun vit comme il le ressent, si quelqu’un a vraiment envie d’un garçon, tant mieux qu’il prenne un garçon parce que si c’est ça leur façon d’intégrer le gamin, parce que c’est vrai qu’on a l’image d’un enfant avant l’adoption, et puis moi je savais que je ne serais pas déçue mais que ça n’aurait rien à voir avec ce que je rêvais ; donc mais quelque fois il vaut mieux qu’ils choisissent, mais est-ce que c’est parce que l’agrément a été mal fait ; c’est ça quoi, mais c’est aussi chacun comme il sent. Il vaut mieux adopter un enfant pour lequel on a eu le flash si c’est comme ça qu’on doit le faire plutôt que de prendre un enfant et de ne pas être prêt.
- AS : qu’est-ce que vous voulez dire quand vous dites “si un couple a cette réaction-là, il n’aurait peut-être pas dû avoir l’agrément”
- Mme : non, je plaisantais ; mais ils n’ont pas senti que ces parents-là voulaient un certain enfant et qu’il faut travailler là-dessus aussi, parce que ça peut se travailler, après l’agrément dire “vous savez, il ne sera peut-être pas comme ça”, je ne sais pas, mais on peut les aider encore les parents quand ils ont l’agrément, quand on sent ça parce que quelquefois ça doit être dramatique pour l’enfant, mais à la limite il vaut mieux qu’ils choisissent puisqu’ils l’ont dans leur tête, s’ils ont déjà l’agrément. Mais pour moi quand l’enfant arrive, on le prend comme on a accouché, même grand, même si je peux comprendre que des parents...
- AS : la grossesse dure combien de temps ?
- Mme : elle est longue, elle dure à partir de l’agrément ; enfin avant on a le désir, c’est comme quand on a envie d’un enfant, on le désire et pour moi la grossesse c’était l’agrément et après je me suis dit, elle est courte ma grossesse, parce que du jour où je l’ai su et le jour où il est arrivé, ça a fait un mois ; mais la grossesse ça faisait longtemps que je l’avais dans la tête ; je n’ai jamais imaginé la tête qu’il avait.
- AS : et pendant ces cinq ans vous faites quoi ?
- Mme : on ne recherche plus, j’avais épluché tout le monde donc on attend mais moi je préférais partir avec une association parce que se sont des enfants abandonnés donc dans le pays directement j’ai l’impression que je les aurais déracinés et puis après on appelle de moins en moins, mais on se dit “au moins j’ai fait la démarche” tant pis.
- AS : donc vous étiez tranquille avec vous-mêmes, vous aviez fait ce que vous pouviez ?
- Mme : voilà
- AS : et puis après le deuxième agrément ?
- Mme : ça stimule et j’ai prévenu que c’était le dernier
- AS : et ce deuxième agrément s’est passé comment ?
- Mme : bien mais j’ai demandé une fratrie, et j’avais dit plus de six ans et moins de dix ans donc, pour que le gamin ne me dise pas de rester au coin de la rue parce qu’il ne veut pas que je sois sa mère (rires)... non, il faut être honnête, et puis, je n’avais plus envie de pouponner à l’âge que j’ai... pour vivre avec son enfant il fallait qu’il soit en harmonie avec moi, je n’ai plus l’âge à pousser un vélo pour lui apprendre à rouler, j’ai l’âge de rouler avec lui. Des trucs comme ça, des exemples.
- AS : donc vous avez accueilli Johan et puis vous faites une nouvelle demande d’agrément ?
- Mme : l’assistant social m’a dit “pourquoi si vite, vous êtes comblée” et je lui ai dit que ça ne répond qu’à la moitié de ce que je voulais.
- AS : et aujourd’hui avec ce deuxième agrément vous en êtes où ?
- Mme : j’ai quand même essayé deux trois trucs à l’international en demandant les procédures et comment les sommes sont réparties donc il y en a qu’un qui m’a répondu.
- AS : donc avec des œuvres ?
- Mme : oui, il y a un de ces tas de bazar ; on envoie des sous, on fait un dossier s’il est refusé, on nous rembourse sinon on a des entretiens, enfin
- AS : vous êtes prête à ça ?
- Mme : il faut que je calcule pour voir si ça vaut le coup, parce qu’au bout du troisième truc on a perdu, je ne sais pas combien et ils ne nous remboursent rien ; c’est la sélection, il y a quatre sélections, je veux bien un entretien et puis, je trouve que si on a un agrément, ça devrait suffire ; j’ai l’impression qu’ils se foutent de notre agrément, déjà, l’agrément qu’on a eu, ils veulent le recommencer, j’ai l’impression que c’est un deuxième agrément, leur agrément à eux, et ça je trouve que ce n’est pas faire confiance et...
- AS : vous avez eu une deuxième réponse ?
- Mme : oui avec Haïti où il y avait des réductions.
- AS : donc vous ne souhaitez pas aller en adoption directe ?
- Mme : et puis en plus je ne connais pas. J’ai une amie qui revient d’un petit pays de l’Est et qui a justement travaillé dans l’humanitaire, et qui m’a dit qu’elle connaissait plein de gens qui étaient d’accord pour m’aider, alors oui d’accord, je veux bien y aller, discuter avec ces gens, pourquoi pas. Je lui ai dit tu me fais signe ; là c’est du direct mais en aidant et je suis prête mais c’est des gens que je connais,
- AS : donc vous avez confiance dans les personnes avec qui vous entreriez en contact ?
- Mme : oui, pas de problème ; j’irai parce que je connais
- AS : vous avez quelle attente par rapport au service adoption ?
- Mme : la même parce que ça s’est bien passé, plus rapide mais ça dépend pas de lui donc c’est clair... mais c’est vrai qu’il m’a redonné l’espoir parce que je suis prête à prendre un enfant...
- AS : les relations que vous avez eues avec les professionnels de l’adoption, vous les qualifieriez comment ?
- Mme : très bonnes, on m’avait noirci le truc ; on dit une demande d’adoption, c’est long, c’est chiant, ils regardent dans votre vie, j’ai trouvé ça très simple, pas long parce que l’agrément n’est pas long en fait, j’ai trouvé ça rapide, normal quoi
- AS : et les relations avec les professionnels, elles ont de quelle nature ?
- Mme : je n’ai pas trouvé si impersonnel que ça, les questions qu’on m’a posées, c’était normal que j’y réponde, je ne me suis pas sentie piégée, mais si je n’avais pas envie de dire les choses je ne les aurais pas dites donc
- AS : ce sont des relations qui étaient...
- Mme : ce qui a surtout changé c’est le fait que j’ai eu Johan, c’était encore plus allégé et plus simple ; c’était plus “aider Johan avec”, donc il faisait partie, mais plus simple aussi
- AS : et ce sont des relations qui sont restées à un niveau professionnel vous pensez, ou autre chose
- Mme : le psychiatre ça a été très professionnel, la psychologue aussi, l’assistant social beaucoup moins parce qu’il vient ici parce qu’il y a du concret en plus ; donc c’est un peu différent
- AS : et qu’est-ce qui est différent ?
- Mme : et bien parce qu’il y a une continuité, alors que le psychiatre on le voit une fois, j’ai oublié son nom, la psychologue pareil, on sait qu’elle va évaluer ; point, merci et puis c’est tout. Alors que là c’est quand même un travail qu’on fait ensemble, si j’ai une inquiétude je lui en parle et pour Johan je lui ai téléphoné souvent, il y a une continuité après en plus, qui est bien, qui permet ; donc c’est très différent, les autres c’est plus évaluer la situation
- AS : vous avez eu l’impression un peu d’un changement ?
- Mme : oui, si vous voulez au début c’est l’évaluation, mais encore avec l’assistant social c’est pas seulement ça, et puis après c’est l’attente avec moi, de me faire des propositions, et puis après il y a le suivi pour des petits problèmes de mère en plus, pas forcément par rapport à l’adoption ; il est professionnel, je n’aurais pas été voir des parents pour savoir comment ils auraient réagi, tandis que lui a quand même une vue d’ensemble sur l’adoption, sur les enfants mais sans être envahissant
- AS : vous disiez tout à l’heure que vous aviez finalement peu parlé autour de vous de votre projet d’adoption ?
- Mme : je l’ai dit mais je n’en ai pas parlé et c’est tout.
- AS : à combien de personnes environ vous en aviez parlé ?
- Mme : une dizaine, comme on dit quand on est enceinte, on dit quand on est sûre, souvent, moi je l’ai dit quand j’étais sûre.
- AS : vous avez des activités associatives ?
- Mme : oui, beaucoup avec Johan, des activités sportives, on voit plein de gens, et puis j’ai aussi travaillé avec la mairie, mais j’ai arrêté
- AS : avec quels éléments vous pouvez donner votre confiance à un intermédiaire ?
- Mme : je ne la donnerai pas tout entière de toute façon, peut-être que j’ai été influencée par tout ce qu’on a entendu, mais pour moi des gamins des rues, faire tant de bazar ! Qu’il y en ait qui aillent trois mois pour faire marcher le tourisme, mais non...
- AS : et dans le premier temps où vous aviez l’agrément, pendant les premiers cinq ans de validité d’agrément, vous avez attendu quelque chose de la Dipas ?
- Mme : non, la Dipas pour moi, c’était l’agrément, soit, elle me donnait, soit, elle ne me le donnait pas et je ne pensais pas qu’il y avait ce suivi, c’est positif, mais pour moi, elle donnait l’agrément, après c’était à moi de me débrouiller
- AS : mais néanmoins, une fois que vous avez l’agrément, vous téléphoniez, donc vous saviez que vous pouviez le faire
- Mme : mais ça il me l’a dit quand je l’ai rencontré, moi je pensais que c’était le papier d’agrément et puis après... donc c’était plus positif que ce que je ne pensais ; je pensais que ça allait s’arrêter là,
- AS : donc vous n’avez pas eu de souhait qui n’ait pas reçu de réponse, soit des demandes ?
- Mme : non, parce que bon, il n’y avait pas d’enfant à adopter et toutes les propositions il me les a faites, non je pense que ça a été bien fait ; le seul problème c’est qu’on croit que ça va aller vite, et puis après on se rend compte... ou peut-être qu’on ne veut pas l’entendre, et puis on se rend compte que c’est vrai ; et je pense qu’on a confondu, quand on entend “le parcours du combattant” ce n’est pas vrai, le plus dur c’est après, mais l’agrément ce n’est pas un parcours du combattant et après c’est ... “Dieu le veut”.
- AS : ce qui est un peu étonnant dans votre démarche c’est que vous n’avez jamais éprouvé le besoin ou le souhait de rencontrer d’autres parents ?
- Mme : c’est pas un clan l’adoption, non c’est tellement personnel, c’est tellement une aventure, qu’est-ce que je vais aller regarder les tripes des autres moi ? C’est comme un accouchement, quand je vois des femmes qui se racontent leur premier accouchement, mais la personne qui va le vivre, elle ne va rien en tirer de ce... l’adoption c’est pareil... si on me le demande, je ne pourrais même pas expliquer comment ça s’est fait, j’espère qu’on ne m’enverra pas des gens parce que je n’aurai pas grand-chose à leur dire, ou bien jouer la banalité. Donc je ne serai pas une conseillère ou un exemple.
- AS : Merci pour cet entretien.