Méthodologie

Pour réaliser cette recherche, la méthodologie mise en œuvre repose sur plusieurs choix, concernant les opérations étudiées et les méthodes d'enquêtes et d'analyse employées. Le projet de lire les réhabilitations à travers des processus d'appropriation semblait plus aisément réalisable sur des opérations «simples», dans le sens où ne se combinaient pas plusieurs mesures et actions portant sur des champs différents, donc hors politique de la ville. Les interventions retenues consistent donc seulement en des travaux de rénovation et d'amélioration, subventionnés par l'Etat dans le cadre de la politique nationale de réhabilitation. Il s'agit également d'opérations «banales», dans le sens où elles font partie de l'activité traditionnelle des organismes HLM et ne se distinguent pas des opérations habituelles, ni par leur ampleur (nombre de logements, nature des travaux), ni par un conflit particulier avec les locataires, ni par les caractéristiques des habitants logés. Les sites étudiés ne présentent donc pas de difficultés de gestion particulières pour les organismes, qui n'évoquent pas de graves conflits entre locataires, de vandalisme, de délinquance, de vacance ou d'impayés importants. Les opérations étudiées font ainsi partie de la très grande majorité des opérations financées par les subventions PALULOS, réalisées par les organismes HLM en dehors de toute condition exceptionnelle.

Néanmoins, afin de mettre plus facilement en évidence les parts de contrainte, de rôle et d'initiative des acteurs, par le biais des comparaisons de comportements, les deux organismes HLM ainsi que les deux sites retenus sont très différents. L'une des opérations est menée par le groupe 3F, société anonyme gérant 120.000 logements, et se déroule à Garches, ville verdoyante et cossue des Hauts-de-Seine, tandis que l'autre est conduite par l'office municipal de Gennevilliers, gérant 7000 logements, Gennevilliers étant une ville de tradition ouvrière et communiste du même département. Il s'agit donc bien de deux opérations de réhabilitation «banales», mais réalisées dans des contextes très contrastés.

Pour appréhender ces opérations, toutes les sources ont été utilisées : les documents écrits produits à cette occasion ont été systématiquement recherchés (article dans le journal de la ville, courriers des organismes adressés aux locataires, etc.), et des entretiens ont été réalisés avec des professionnels intervenant à des niveaux différents : direction, services techniques, services sociaux, services décentralisés, gardiens d'immeubles des organismes HLM et membres des équipes municipales 2 . Des entretiens plus généraux avec des personnes travaillant sur la réhabilitation (DDE, DRE) ou concernées par le sujet (représentant d'association nationale de locataires) ont également permis de compléter cette production de connaissances sur la politique de réhabilitation et la façon dont les deux opérations ont été menées. Cette première phase a donc permis d'analyser les contextes et les comportements des acteurs en relation avec les locataires.

Une deuxième phase a consisté en l'étude des comportements des habitants. Si la méthode de l'observation directe semblait pouvoir donner de bons résultats, elle présentait en fait de nombreux inconvénients. Elle supposait d'une part d'étudier des opérations au fil de leur réalisation, ce qui ne permettait pas, au regard de la durée de ces interventions, de prendre du recul pour observer des comportements plusieurs mois ou années après la réhabilitation, lorsque les habitants ont repris des habitudes, ce qui paraissait pourtant essentiel par rapport à la problématique. D'autre part, si cette observation directe pouvait donner des éléments importants sur les réunions de concertation, ce qui n'est pas le cœur du questionnement, elle aurait par contre montré toutes ses limites dans la compréhension des pratiques quotidiennes à l'intérieur des logements dans l'intimité des familles, sur le travail d'interprétation et de construction de représentations des habitants, ainsi que sur les relations interpersonnelles dans les immeubles, qui, pour être analysées, auraient nécessité une très longue présence sur le site, alors qu'il ne s'agissait que d'un aspect des comportements à étudier. Pour toutes ces raisons, le recours aux entretiens a été préféré.

Le choix des personnes à interroger n'a pas été effectué en fonction de critères standards visant à créer un échantillon présentant une diversité de caractéristiques sociologiques : âge, sexe, profession, etc. En effet, une telle démarche se serait heurtée à la réticence des organismes HLM de fournir des données nominatives sur leurs locataires, ou à la réticence des habitants, qui contactés spontanément, sont peu enclins à répondre à une personne inconnue. Ces obstacles ont pris d'autant plus de poids que l'intérêt d'employer une telle méthode ne paraissait pas évident, dans le sens où l'objectif de la recherche n'était pas de proposer une classification de comportements, mais de comprendre le fonctionnement d'un processus à travers l'analyse de ces comportements. La démarche adoptée a donc consisté non pas à rechercher à interroger des personnes présentant des caractéristiques sociologiques différentes 3 , mais à rechercher des personnes qui acceptent de parler d'elles-mêmes et de leur intimité, ce qui nécessitait de leur inspirer confiance lors de la première prise de contact. Pour ce faire, les gardiens ont servi d'intermédiaire, en choisissant des locataires qui leur paraissaient assez ouverts et ayant le goût de la discussion, et en leur demandant s'ils acceptaient un entretien.

En poursuivant cette démarche visant à susciter une parole riche des habitants, les entretiens ont été menés selon un cadre directif assez lâche et dans une attitude d'écoute. Il s'agissait en effet d'obtenir suffisamment d'éléments pour comprendre les histoires et les points de vue personnels des habitants, qui expliquent leurs comportements d'appropriation. La durée la plus fréquente des entretiens était donc de l'ordre d'une heure et demi, tandis que certains ont duré plusieurs heures. Le nombre d'entretiens s'est ainsi trouvé limité, au regard de la richesse du matériau ainsi constitué (27 entretiens ont été menés auprès des habitants).

La grille d'entretien était construite selon une structure chronologique, trois séries de questions permettant de connaître les pratiques, les réactions et les opinions des interlocuteurs dans les trois phases avant, pendant et après la réhabilitation 4 . Certaines questions étaient très ouvertes et générales, afin de susciter des réponses très libres et personnelles, tandis que d'autres ciblaient des thèmes plus précis, concernant les relations avec l'espace matériel et les autres acteurs, voisins, organismes HLM, ouvriers… L'analyse a ensuite été menée de façon croisée, entretien par entretien afin de rechercher la cohérence des réponses en fonction de la personnalité de l'interlocuteur, et question par question, afin de comprendre comment un même thème était abordé par des personnes différentes. Lors de l'analyse linéaire, une attention particulière a été portée aux points récurrents et aux contradictions. Dans un même entretien, les répétitions peuvent indiquer l'importance que l'enquêté attache à un point précis, tandis que les contradictions ou les illogismes peuvent révéler des constructions complexes d'idées, mêlant représentations collectives et opinions personnelles, ou bien cacher des aspects négatifs que l'interlocuteur préfère taire, consciemment ou non. Dans l'analyse transversale, repérer les ressemblances et les oppositions a permis de dégager des comportements, pratiques ou opinions, communs ou atypiques, et d'en rechercher les raisons.

La démarche développée dans cette étude, qui peut être qualifiée de qualitative et compréhensive, s'oppose ainsi aux techniques d'entretien impersonnel et aux approches quantitatives et hypothético-déductives. Il s'agissait en effet d'encourager par une attitude d'écoute et d'empathie les interlocuteurs à livrer leurs idées, émotions et opinions, afin de rechercher, au sein de leurs comportements multiples et complexes, ceux qui pouvaient relever de comportements d'appropriation lors des opérations de réhabilitation, définis préalablement de façon assez large, par leurs finalités (construire une identité socio-spatiale) et leur nature (transformer l'espace matériel, le charger de sens, en faire le support de normes sociales). A partir de la souplesse théorique initiale et de la richesse du matériau constitué, la construction de l'objet de recherche a pu être achevée en organisant l'analyse autour de l'opposition entre espace domestique et espace collectif.

Notes
2.

Cf. en annexe le récapitulatif des entretiens réalisés.

3.

La seule donnée qui semblait importante a priori au regard des processus d'appropriation était la durée d'occupation du logement, et il a donc été demandé aux gardiens de choisir également des locataires qui avaient emménagé récemment. L'analyse a finalement montré que cette donnée avait peu d'influence sur les comportements.

4.

Cf. en annexe la grille des entretiens avec les habitants.