2.2.1. Caractéristiques de l’entretien d’explicitation

Inspiré par les techniques de thérapie cognitive et la modélisation des situations de communication par la PNL , Pierre Vermersch a développé une technique d’entretien qu’il propose d’appliquer à différents champs de pratiques sociales : la formation, l’enseignement, la recherche. L’objectif principal de cette forme d’entretien est de permettre la verbalisation de l’action, a posteriori. Afin de favoriser l’expression de la part de l’interviewé du vécu de son action, Pierre Vermersch propose à l’interviewer de mettre en œuvre une technique de guidage de l’entretien vers une « position de parole incarnée », qui caractérise « le fait que le sujet soit vraiment en relation vivante avec ce dont il parle, au moment où il en parle. » 389 Parmi ces techniques de guidage, la formulation des relances visant à favoriser l’accès de l’interviewé à sa mémoire concrète, telle qu’elle peut être mobilisée, par exemple, par Marcel Proust lorsqu’il évoque Combray à partir de la sensation de miettes de madeleine sur son palais. « Cherchez la madeleine », exhorte Pierre Vermersch avant de présenter les règles du « questionnement sensoriel » :

  • « Guider le rappel vers une situation spécifiée (…)
  • Guider vers l’évocation sensorielle (…)
  • Eviter toute recherche volontaire directe de contenu à rappeler (…)
  • Assurer un guidage avec un fractionnement assez fin pour ne pas solliciter la mémoire habituelle par l’organisation du récit. » 390

Il importe que l’interviewer soit particulièrement attentif à la valorisation des informations procédurales, par la marginalisation des « informations satellites de l’action vécue » :

Tableau 03-06 Le système des informations satellites de l’action vécue
 
Externe
CONTEXTES
Circonstances
Environnement
Identité
 
Le
savoir


DECLARATIF
Savoirs théoriques
Savoirs procéduraux formalisés
Consignes…
Le faire

PROCEDURAL
Savoirs pratiques
Déroulement des actions élémentaires
Actions mentales…
Le faire

INTENTIONNEL
Buts et sous-buts
Finalités
Intentions
Motifs…
Le but
 
Identité
JUGEMENTS
Evaluations subjectives
Opinions et commentaires
Croyances…
Métaposition
 

On ne peut contraindre l’interviewé à transmettre seulement des informations dans le registre procédural. Pas plus que le chercheur, il n’aurait alors conscience de l’intelligence de ses pratiques, qui ne se révèle qu’en référence aux contextes, aux contenus mobilisés, aux intentions poursuivies. Mais il convient que l’interviewer se méfie de ces procédés de généralisation, qui mobilisent essentiellement la mémoire déclarative, et permettent à l’interviewé de s’échapper de son vécu.

Pour s’assurer que ce dernier occupe cette position de parole incarnée, le guide est particulièrement attentif aux références à une action singulière, réelle et spécifiée, c’est-à-dire qui s’est déjà déroulée, dans des circonstances précises et uniques : les indications de temps, de lieu, le nom des personnes, mais aussi les différentes sensations et impressions subjectives sont autant de données qui témoignent que la personne interviewée évoque une situation vécue, dans le détail de ses procédures.

Ainsi, très clairement, ce modèle d’entretien ne cherche pas à se conformer à une quelconque exigence de non-directivité : « opérer un guidage, c’est intervenir, c’est opérer des relances qui cherchent à influencer l’intention de verbalisation de l’interviewé. » 392 Cette directivité est revendiquée par l’informateur qui demande à être aidé, encouragé, sécurisé… La conviction que le chercheur participe à son effort en maintenant activement une contrainte constitue un étayage nécessaire pour que l’interviewé accède à des informations jusqu’alors même de lui inconnues.

Néanmoins cette directivité ne s’applique qu’aux contenants. En ce qui concerne les contenus verbalisés, Pierre Vermersch propose « d’accompagner l’interviewé vers une expression libre de ce qu’il peut dire, (de) l’aider à le faire avec ses propres mots. (…) Les contenus sont donc accueillis de manière non-directive pour autant qu’ils appartiennent à un des contenants visés par l’explicitation. » 393

Cette directivité circonstanciée, cette contrainte parfois imposée, nécessitent un contrat de communication spécifique : « dans l’entretien d’explicitation, le contrat de communication repose sur une question posée en passant, de façon non formelle, pour demander à l’autre son accord personnel sur le fait d’être questionné, de continuer à l’être, de reprendre un point d’une manière plus détaillée. » 394

Notes
389.

VERMERSCH (Pierre), Glossaire de l’explicitation, in VERMERSCH (Pierre), MAUREL (Maryse), op. cit., p. 234

390.

VERMERSCH (Pierre), L’entretien d’explicitation, op. cit., p. 96-97

391.

D’après VERMERSCH (Pierre), L’entretien d’explicitation, op. cit., p. 45

392.

Ibid., p. 156

393.

Ibid., p. 157

394.

VERMERSCH (Pierre), Glossaire de l’explicitation, op. cit., p. 224