3.1.1. Ahmed ou la défausse sur l’organisation

L’IME Les Gangas, où Ahmed exerce l’activité d’éducateur technique spécialisé, a adopté un fonctionnement qui confie à chaque enseignant la responsabilité particulière de quelques élèves. C’est le système des référents ou des tuteurs, pratiqué dans de nombreux établissements. On en attend généralement une facilitation des communications, au sein de l’équipe, le tuteur étant identifié comme la personne-ressource compétente pour rassembler et diffuser les informations relatives à son pupille, et pour mobiliser les différents professionnels le cas échéant. Dérive locale ou interprétation personnelle, Ahmed considère que l’instauration de cette fonction le dispense, en cas de difficulté avec un élève, de toute négociation interprofessionnelle.

Dans la situation présentée, il n’est pas référent de l’élève qui refuse d’aller en stage. Selon lui, son rôle se borne alors à prévenir le collègue concerné :

129.     3 moi, je suis référent de quatre jeunes sur le groupe,
130.     3 donc je suis là pour centraliser les informations, tout ce qui se passe…
131.   4 3 Donc, la sonnette d'alarme a été tirée,
132.   4 3 le référent est allé voir la psy en disant:
133.   4 3 "tiens il y a Ahmed qui m'a averti qu'en ce moment à la serre,
134.   4 3 ça ne marchait pas bien avec Untel
135.   4 3 alors que ça marchait bien d'habitude;
136.   4 3 nous on s'est aperçu qu'à l'internat aussi également…."
137.   6 3 Donc en réunion pédagogique ils font le point
138.   6 3 et puis est décidée une stratégie pour cibler où le jeune est en échec….
139.   6   C'est la procédure normale…

Aucun objet significatif d’un quelconque monde n’est évoqué dans cette séquence. Ce qui semble important, ce n’est pas de chercher un sens à la difficulté qui rompt le cours ordinaire des choses. Dans ce but, Ahmed aurait du expliquer l’attitude de l’adolescent au référent, qui lui même aurait tenté de se faire comprendre de la psychologue : succession de situations de communication, propice aux traductions, aux permutations d’éléments, aux disparitions d’objets. Mais au contraire, l’essentiel semble être de s’assurer qu’on a bien respecté « la procédure normale », pour mobiliser « la réunion pédagogique ».

On peut d’ailleurs s’étonner de cet intitulé, pour une réunion qui rassemble autour d’un psychiatre ou d’une psychologue, éducateurs techniques et éducateurs d’internat. Nulle part ailleurs, de telles assemblées ne sont qualifiées de « pédagogiques ». Nous voyons dans cette appellation l’expression d’une conception très hiérarchisée des fonctions : la réunion pédagogique ne rassemble pas des éducateurs et des psychologues, mais réunit des éducateurs, sous l’autorité d’un psychologue. Dans un tel contexte, la voie de l’interprofessionalité est étroite.

Nonobstant cette particularité institutionnelle, imaginons avec Ahmed qu’il soit le référent de l’élève en difficulté. Il ne s’engagerait pas plus dans un travail d’accord, car, selon l’éducateur, la fonction de la réunion n’est pas de construire une représentation commune et complexe de la situation, mais de « cibler où le jeune est en échec » afin de renvoyer le professionnel désigné à sa capacité de résoudre seul le problème :

109.   3 4 Déjà, ça aurait ciblé:
110.   3 4 si, en internat, (...) il n'y avait pas de changement de comportement,
111. PR 3 4 qu'il était toujours plein de vie avec ses camarades,
112. PR 3 4 qu'il partageait des choses,
113. PR 3 4 qu'il continuait à jouer, qu'il se baladait,
114.   3 4 j'aurais dit: "Bon, à l'atelier Serre, il se passe quelque chose"
116. NS   4 soit il n'a plus envie de bosser à la serre,
117. PR   4 ou soit il s'est passé quelque chose avec moi,
118.     4 on aurait déjà ciblé où se situait le problème.

La représentation d’Ahmed du travail collectif semble fonctionner par successives dichotomies, qui privilégient à chaque fois les échappatoires à l’investissement collectif.

Le rôle du référent se limite ainsi à une transmission d’informations, et celui de la réunion à l’évaluation, non pas des pratiques des professionnels, mais de l’échec de l’adolescent. On remarque dans l’exposé de l’éducateur le recours fréquent à des formes impersonnelles : « ce qui se passe », « ça ne marche pas », « il s’est passé quelque chose »... qui éloignent des préoccupations communes les adultes et leurs pratiques. Cette dépersonnalisation va de pair avec un mouvement global de retrait hors des mondes : sans sujet des pratiques, peut-on imaginer des objets, que personne ne pourrait partager, des états de grandeur que personne n’incarnerait, des relations que personne ne nourrirait