L’entrée dans l’objet syndical empruntée ici est celle du fonctionnement interne de l’organisation syndicale.
Les travaux disponibles sur le syndicalisme s’engagent dans des voies très diverses : histoire du syndicalisme, relations professionnelles, (dé)syndicalisation, stratégies syndicales, rapport au politique, idéologies, description-analyse d’un syndicat en particulier combinant différentes approches. La voie de l’analyse du fonctionnement interne des organisations reste encore peu explorée, surtout dans les travaux publiés en France.
En 1972, Michel Crozier, ouvre une réflexion sur le fonctionnement organisationnel des syndicats, qu’il ne poursuivra pas. Il dresse alors le constat d’une méconnaissance des syndicats en tant qu’organisation : « ce point de vue [ce qu’il appelle le « point de vue structurel »] a été longtemps négligé. Les auteurs qui se sont intéressés au mouvement ouvrier ont été, en général, plus attirés par l’étude de l’idéologie ouvrière, par les perspectives sociales et politiques où s’insère le syndicalisme et par le problème des rapports avec les employeurs que par les types d’organisation propres aux syndicats. De tels problèmes restaient l’affaire des leaders syndicaux et du petit nombre de militants avertis capable de comprendre la technique des congrès et des élections. Encore aujourd’hui, il n’existe aucun ouvrage sérieux sur le fonctionnement interne du mouvement ouvrier français » (CROZIER 1972, p. 175). Plus récemment, Guy Groux et René Mouriaux, dans l’ouvrage qu’ils consacrent à la CGT, soulignent que l’organisation et son fonctionnement interne sont encore des dimensions mal connues du syndicalisme : « l’ensemble de la question organisationnelle est un domaine mal couvert » et « le fonctionnement interne demeure pour une large part terra incognita » (GROUX & MOURIAUX 1992, p. 65). Plus récemment encore, Michel Offerlé, dans son ouvrage de synthèse sur les groupes d’intérêt, note « l’indifférence à travailler sur le dedans de l’organisation » (OFFERLÉ 1998, p. 81). Il pointe alors le problème posé par les approches trop exclusivement externalistes et leur tendance à considérer l’organisation comme un tout.
Les travaux existants sur le syndicalisme n’excluent toutefois pas totalement la vie interne des organisations. En général, dans les ouvrages consacrés à l’étude d’une organisation en particulier, une partie est consacrée à l’étude du profil sociologique des adhérents, des militants, éventuellement des dirigeants, et une autre à l’exposé du fonctionnement de l’organisation à partir de l’analyse des règles statutaires. Par exemple, Guy Groux et René Mouriaux, dans leur étude de la CFDT, intègrent, dans un chapitre portant sur la sociologie de l’organisation, un point sur le profil sociologique des militants à partir d’une enquête réalisée auprès des délégués lors des congrès confédéraux et aussi un point sur le fonctionnement interne de la centrale, à partir d’une analyse des règles statutaires (GROUX & MOURIAUX 1989, p. 85-86 et p. 82-84). Maurice Croisat et Dominique Labbé, qui eux aussi ont travaillé sur le cas de la CFDT, mais avec un questionnement de départ plus restreint (la désyndicalisation), consacrent un point à une présentation de l’« univers syndical », avec la présentation des différents types d’acteurs qui y évoluent, mais aussi à « la vie syndicale », en analysant les contributions de ses membres à la vie du groupe (CROISAT & LABBÉ 1992, p. 33-38 et p. 48-52). Ils proposent aussi une sociologie des militants (p. 154-167). Quant à Gérard Adam, dans son ouvrage sur Le pouvoir syndical (ADAM 1983), il consacre le premier chapitre à « la démocratie close des organisations syndicales » et propose une analyse comparative du fonctionnement des syndicats français. L’analyse qu’il livre ne s’appuie pas uniquement sur les textes statutaires mais aussi sur les résultats des votes des rapports à l’occasion des congrès et sur l’observation du renouvellement (ou plutôt d’ailleurs du non-renouvellement) des organismes directeurs.
Dans ce contexte scientifique, le travail réalisé par Pierre-Éric Tixier sur le fonctionnement interne de la CFDT constitue un travail original. Il est produit dans le cadre d’une thèse d’État soutenue en février 1990 et qui donne lieu à la publication d’un ouvrage en 1992 (TIXIER 1992). Constatant lui aussi dans l’introduction de son ouvrage que « l’organisation syndicale, avec son corps de permanents, ses structures de décision, reste l’aspect le plus mal connu du phénomène syndical en France » (p. 21), il propose, à partir d’un vaste travail d’entretien et d’observation, « une plongée dans le secret du fonctionnement quotidien et à divers niveaux de l’organisation syndicale » (p. 19). La première partie de l’ouvrage contient une analyse du fonctionnement de plusieurs sections syndicales implantées dans différents secteurs (secteur privé et secteur public, grands établissements industriels et PME), réalisée à partir d’un matériau de type ethnographique. La deuxième partie propose une étude des pratiques décisionnelles dans les instances confédérales.
Du côté de la littérature anglophone, le fonctionnement interne des organisations syndicales a suscité plus d’intérêt qu’en France, mais les études sont très anciennes (voir notamment LIPSET, COLEMAN & TROW 1956, une étude du fonctionnement interne du syndicat américain des typographes International Typographical Union ; MAGRATH 1959, une évaluation démocratique du fonctionnement de différentes organisations syndicales ; ou encore MARCUS 1966, TANNENBAUM 1960, TANNENBAUM & KHAN 1958).
Comment expliquer cette rareté des études sur la vie interne des syndicats ? On peut tout d’abord avancer comme premier élément d’explication les éventuelles résistances militantes à la pénétration d’un œil extérieur dans leur intérieur, avec l’idée que ce qui se passe à l’intérieur de l’organisation ne concerne que ses membres. Entrer dans l’organisation implique ainsi de bénéficier, au préalable, d’une certaine confiance de la part des acteurs 2 . On peut aussi retenir une autre explication avancée par Michel Offerlé. Il indique que « rentrer dans la boîte noire des organisations représente un coût important pour un profit aléatoire » (OFFERLÉ 1998, p. 83). En effet, être en mesure d’analyser la vie interne d’un collectif, c’est prendre le temps de l’observation, consacrer du temps à habituer son regard aux pratiques des acteurs, prendre le temps de les comprendre. Le travail d’observation ethnographique semble souvent moins immédiatement productif de données directement exploitables. Le travail de l’extérieur, sur les textes officiels (statuts, règlements intérieurs, résolutions de congrès), peut apparaître comme plus confortable, plus économique, par rapport à une fréquentation de longue durée d’une organisation et de ses acteurs.
Le fonctionnement interne des syndicats constitue pourtant un des facteurs identifiés de la « crise » du syndicalisme et il mérite à cet égard l’intérêt du chercheur 3 . La crise du syndicalisme, thème récurrent des analyses de l’objet syndical, est une idée acceptée de manière unanime, mais dans une version plus ou moins dramatisée selon les auteurs. L’entrée dans la crise est généralement située en 1976. Elle renvoie à différents types de phénomènes : l’affaiblissement des effectifs syndicaux dans une situation de faiblesse chronique, affaiblissement lié à un double phénomène de désyndicalisation (perte d’adhérents) et d’a-syndicalisation (absence d’arrivée de nouveaux adhérents) ; les difficultés concomitantes du renouvellement des équipes militantes ; les déséquilibres marqués en terme d’implantation, avec notamment la surreprésentation du secteur public par rapport au secteur privé, la faiblesse de la représentation des nouvelles couches salariées ; la baisse de la participation aux élections professionnelles et sociales ; le recul de la conflictualité sociale (mesurée à partir du nombre de journées de grève), l’émergence sur le terrain professionnel de formes d’action collective « à côté » des syndicats, voire parfois « contre » (les coordinations).
Cette crise à multiples facettes est expliquée par plusieurs facteurs, de nature sociale, politique, professionnelle : crise économique (licenciements, fermetures d’entreprises, travail précaire, stagnation relative du pouvoir d’achat), montée de l’individualisme, transformation du salariat (la fin du « mouvement ouvrier », l’apparition de nouvelles couches salariées peu réceptives à la syndicalisation, les changements intervenus dans l’organisation des entreprises et dans les rapports sociaux de travail).
Mais cette crise du syndicalisme peut aussi être expliquée par des facteurs de nature organisationnelle : bureaucratisation, professionnalisation, absence de débats internes, affaiblissement des structures de base, structuration selon un principe industriel et disparition des syndicats de métiers, centralisation et alourdissement des appareils, politisation. Les organisations syndicales sont ainsi non seulement victimes d’une situation sociale générale défavorable, mais aussi responsables en partie de la mauvaise situation dans laquelle elles se trouvent. Le fonctionnement interne des syndicats peut être envisagé comme un facteur explicatif de la désyndicalisation et de l’a-syndicalisation et mérite d’être pris pour objet. Contribuant à la crise, il en subit aussi les effets avec les difficultés du renouvellement des équipes militantes et leur rétraction, ce qui enclenche ainsi une dynamique de cercle vicieux.
Michel Crozier remarque que « les organisations syndicales sont généralement et de façon toute naturelle assez réticentes devant la perspective de travaux sociologiques qui portent sur leur rôle et leur fonctionnement ». Elles peuvent craindre, explique-t-il, « peut-être avec assez de raison, de perdre de leur prestige mythique et de leur pouvoir de propagande ». Leurs dirigeants peuvent aussi craindre de se voir remis en cause (CROZIER 1972, p. 171).
Sur la crise du syndicalisme, ses manifestations et/ou ses causes, voir notamment ANDOLFATTO & LABBÉ 2000, p. 107-114 ; BACOT & BARBET 1984 ; CORCUFF 1991, p. 287-309 ; COURS-SALIES 1996 ; CROISAT & LABBÉ 1992, chap. 1 Syndicalisation et désyndicalisation, p. 19-38 ; GROUX & MOURIAUX 1993 p. 276 ; SMITH 1987 notam. p. 6-9.