Le fonctionnement des partis, associations et mouvements sociaux

Si la vie interne des organisations syndicales demeure mal connue, qu’en est-il pour les autres organisations militantes, partis, associations, mouvements sociaux 4  ?

On observe tout d’abord aujourd’hui une visibilité médiatique accrue du fonctionnement interne des partis politiques. Sur ce point, le parti des Verts en France constitue un cas emblématique. C’est une organisation qui, d’un point de vue journalistique, présente quelques qualités. D’abord, les événements qui s’y produisent se prêtent bien à la dramatisation (Le Monde 22/6/01 évoque la « saga des Verts », Libération 25/6/01 « leur propension interne à la dramaturgie »). Mais n’est-ce pas le cas de n’importe quelle organisation militante ? Autre qualité des Verts, ses militants ne sont pas formés à la culture du secret mais plutôt à celle de la transparence. Ils n’hésitent pas à prendre la parole publiquement pour évoquer le fonctionnement interne de leur organisation, et le plus souvent pour en dénoncer les dysfonctionnements, pour mettre au jour des fractures entre la base et le sommet, entre les militants et les chefs, entre les différents courants qui composent cette organisation pour le moins pluraliste. Marie-Christine Blandin, interviewée sans Le Monde (24-25/6/01) et alors membre du collège exécutif des Verts, déclare : « dans les autres partis, les cheffaillons s’assassinent dans les douves des châteaux ; chez nous la porte est ouverte ». Au travers du foisonnement d’articles de presse consacrés à la vie interne des Verts, on peut avoir un aperçu assez complet des règles statutaires qui cadrent le fonctionnement de l’organisation et des problèmes qu’elles posent dans leur application. On apprend ce qui se joue dans les coulisses de congrès et autres réunions nationales, les « réunions secrètes », les « messes basses ». On suit le récit des combats de chefs. Les journalistes évoquent un « fonctionnement bordélique », doutent du fait qu’il soit « le summum de la démocratie » (Libération 13-11-00), et le ramènent à l’« immaturité » du parti, un parti qui doit « grandir », et à l’échec de l’ambition de ses militants de « faire de la politique autrement ». Willy Pelletier a étudié, dans une perspective sociologique, le cas des Verts et de leur ambition de rompre avec le fonctionnement traditionnel des partis (PELLETIER 2002).

Dans les études du fonctionnement des organisations partisanes, il faut citer les travaux pionniers de Robert Michels et Moisei Ostrogorski qui, malgré leur ancienneté, demeurent éclairants autjourd’hui (OSTROGORSKI 1993 [1ère éd. 1903] et MICHELS 1971 [1ère éd. 1911]). Il y a aussi l’ouvrage, devenu classique, de Maurice Duverger sur les partis politiques (DUVERGER 1969 [1ère éd. 1951]). A l’origine de son étude, une vaste ambition : produire une théorie générale des partis politiques. Pour répondre à cette vaste ambition, une vaste enquête à dimension comparative. Il rompt avec les études essentiellement tournées vers les doctrines, et donc peu attentives au fonctionnement des organisations, qui dominent alors la littérature sur les partis. Le livre premier de son ouvrage est consacré à la structure des partis (le livre 2 portant sur le système de partis). Son travail débouche principalement sur la construction de typologies.

Dans les travaux plus récents, les recherches réalisées sur les mutations de l’engagement militant intègrent la question des formes organisationnelles et ont constitué un appui utile, d’autant que Sud-PTT est le plus souvent rangé dans la catégorie des « nouvelles » organisations militantes, contribuant à un « renouveau » du militantisme. Parmi ces travaux, on peut citer les analyses très stimulantes produites par Jacques Ion, qui s’est engagé dans une analyse des mutations des formes de l’engagement public en menant un vaste travail d’enquête sur les modalités concrètes de fonctionnement de différents types d’organisations, dont des syndicats. On verra que des correspondances multiples ont pu être établies entre les constats qu’il formule et les éléments d’observation recueillis sur le terrain de Sud-PTT (voir ION 1994, 1997 et 2001 ; ION & PERONI 1997 ; mais aussi PERRINEAU 1994 ; le numéro spécial de la revue Mouvements 1999 consacré la question du renouveau du militantisme). Les analyses plus globales sur le renouveau de l’action collective intègrent, en la développant plus ou moins, la dimension des modes de fonctionnement des groupements (voir par exemple NEVEU 2000 ; FILLIEULE & PÉCHU 1993 ; SOMMIER 2001). L’apparition des coordinations à la fin des années 1980 a aussi suscité des travaux intéressants, intégrant par ricochet une réflexion sur les fonctionnements syndicaux et sur le déficit démocratique des organisations syndicales (voir HASSENTEUFEL 1991 ; KERGOAT 1992 ; DENIS 1996).

L’analyse produite ici s’engage donc sur un terrain encore mal connu et propose une « plongée dans le fonctionnement quotidien » d’un syndicat, à partir d’un travail d’observation ethnographique, suivant en cela la voie tracée par Pierre-Éric Tixier.

Notes
4.

En intégrant ici les mouvements sociaux, on rejoint Erhard Friedberg (FRIEDBERG 1992), dans sa remise en cause de la pertinence des frontières établies entre organisations, marchés et mouvements sociaux ; il faut en effet penser les relations entre ces groupements comme « un dégradé de situations plus ou moins structurées et formalisées par des normes et des dispositifs de régulation, eux-mêmes plus ou moins centralisés et visibles » (NEVEU 2000, p. 9).