La question démocratique

L’organisation syndicale, son fonctionnement interne et les pratiques militantes sont ici saisis sous un angle d’attaque spécifique : la « question démocratique ».

Des apparences démocratiques, une réalité oligarchique

Quand la question du caractère démocratique du fonctionnement des syndicats, mais aussi des partis, est posée, les réponses apportées sont le plus souvent construites sur l’opposition apparences/réalité. Les syndicats et les partis présenteraient ainsi des apparences de démocratie mais seraient en réalité des organisations oligarchiques. La démocratie ne serait qu’une « démocratie de façade ».

Par exemple, Dominique Andolfatto et Dominique Labbé, dans leur petit ouvrage de synthèse Sociologie des syndicats, indiquent que les directions syndicales des confédérations, bien que formellement élues, sont en réalité toutes cooptées, c’est-à-dire que « les choix sont souvent verrouillés par les dirigeants en place » (ANDOLFATTO & LABBÉ 2000, p. 59). Ils expliquent aussi que, contrairement à une logique fédéraliste affirmée et à un principe d’autonomie des structures composantes, celles-ci sont en fait soumises à la direction confédérale, qui ne laisse que peu d’espace au pluralisme : « les organes confédéraux exercent une tutelle tacite sur leurs correspondants fédéraux. Du coup les divergences, et même le débat interne, demeurent exceptionnels. Dès lors qu’ils se développent, les exclusions ou les scissions menacent. L’unanimisme de façade est donc de règle. Les mêmes traits caractérisent les unions interprofessionnelles dont la soumission à la confédération apparaît encore plus forte » (p. 56). La souveraineté des congrès n’existe que dans les affirmations de principes : « sur le papier, les organisations syndicales sont régies par des principes de démocratie interne : le congrès est l’instance souveraine qui désigne l’équipe dirigeante et fixe l’orientation. En fait, le moment du congrès n’est que l’épilogue d’une procédure verrouillée par les dirigeants en place » (p. 77).

Deux auteurs ont travaillé de manière plus approfondie la combinaison entre fonctionnement interne de l’organisation militante et démocratie : Sabine Erbès-Seguin, qui publie en 1971 Démocratie dans les syndicats, et Robert Michels, avec son ouvrage Les partis politiques, sous titré Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties.

Robert Michels ne se contente pas de constater le décalage entre une démocratie affirmée et une réalité oligarchique mais en produit des explications. Il observe que les partis, accompagnant l’instauration de la démocratie politique et conçus comme des instruments privilégiés de son développement, deviennent inéluctablement, même lorsqu’ils sont animés d’une inspiration fondamentalement démocratique, des organismes oligarchiques. Il établit ainsi la « loi d’airain de l’oligarchie ». Il décrit, en s’appuyant principalement sur le cas du Parti social-démocrate allemand, les processus de professionnalisation et de division du travail qui conduisent à l’émergence de « chefs », animés par leurs intérêts propres au détriment de ceux du collectif, et donc à une fermeture de l’espace d’exercice du pouvoir autour de quelques-uns et à une dépossession des adhérents (tendance oligarchique). Il décrit aussi le processus d’embourgeoisement des partis révolutionnaires, c’est-à-dire la disparition progressive de l’objectif de transformation sociale, et leur intégration institutionnelle (tendance conservatrice). Les causes identifiées de cette évolution sont d’une part l’exigence d’efficacité, qui s’impose avec plus de force au fur et à mesure du développement de l’organisation, et d’autre part le fait que les masses reportent sur les partis un besoin religieux et qu’elles sont dans l’ensemble très indifférentes à l’égard de la pratique effective de la démocratie 5 .

Quant à Sabine Erbès-Seguin, elle dresse un constat plus nuancé. Elle propose une analyse du fonctionnement interne des organisations syndicales et de leur rapport à la démocratie à partir d’une étude des buts et des types d’action tels qu’ils sont perçus par les militants (ERBÈS-SEGUIN 1968 ; 1971). L’analyse s’appuie sur une vaste enquête par questionnaire réalisée auprès de 1.000 militants appartenant à la CGT, à la CFDT et à FO. Elle définit ainsi son projet analytique : « il s’agit d’étudier de quelle façon ces pratiques [les pratiques syndicales], ré-analysées à travers le sens que leur donnent les militants (relation entre revendication et visée politique), structurent la vie interne d’un corps (le syndicat) qu’elles suffisent à définir » (p. 12). Elle précise qu’elle n’étudie pas la démocratie dans les syndicats mais les « tendances à la démocratie » et explique que « se définissant comme une tendance, [la démocratie] ne peut être saisie à l’état pur, c’est-à-dire comme un donné institutionnel » (p. 90). La notion de démocratie est articulée à celle de participation : elle définit la démocratie comme « volonté de participation » et indique que « les tendances à la démocratie dans les syndicats pourront être décrites comme une certaine forme de participation » (p. 24).

Notes
5.

Maurice Duverger confirme les analyses de Michels. Lui aussi dresse le constat d’une « apparence démocratique et d’une réalité oligarchique » (DUVERGER 1969, p. 159). Il observe une « révérence quasi-générale à l’égard de la démocratie » nécessaire à la légitimation de l’organisation (p. 159). « Les partis doivent donc apporter le plus grand soin à se donner une direction d’apparence démocratique. Mais l’efficacité pratique les pousse fortement en sens inverse. […] Leurs dirigeants tendent naturellement à conserver leur pouvoir et à l’accroître, […] leurs adhérents n’opposent guère d’obstacle à cette tendance et la renforcent au contraire par leur culte des chefs » (p. 160-161). Il ajoute toutefois que cette tendance est générale, mais elle se développe plus ou moins suivant les partis » (p. 161).