Le terrain Sud-PTT ne nous était pas parfaitement étranger. Nous en avions une connaissance préalable du fait d’un travail de recherche antérieur dans le cadre d’un mémoire de DEA 16 . Mais, surtout, nous entretenions avec lui un rapport de familiarité du fait de notre engagement syndical à Sud-Éducation. Ce rapport de familiarité et de sympathie entretenu avec Sud-PTT a joué dans son élection comme terrain de recherche 17 .
Ce rapport de familiarité est néanmoins à nuancer. Sud-Éducation occupe une place marginale dans le groupe des syndicats Sud. La légitimité de sa création en mai 1996, même si celle-ci n’a jamais été combattue, était toutefois contestée par une partie des militants de Sud-PTT 18 qui estimaient qu’elle ne se justifiait pas du fait de l’existence de la FSU 19 . Néanmoins, dans le cas du syndicat étudié, la légitimité de l’existence de Sud-Éducation était peu, voire pas interrogée et des liens syndicaux et amicaux existaient entre les deux organisations. Un autre élément de relativisation de la familiarité avec le terrain, c’est tout simplement le fait que, si nous connaissions personnellement certains militants de Sud-PTT avant le début de l’enquête, nous ne les connaissions pas tous, et même, pour la plupart, nous ne les connaissions pas. La familiarité s’est donc aussi construite au fil du travail de terrain 20 .
L’option défendue ici est celle de la mise au jour de l’implication du chercheur dans son objet et de l’explicitation du facteur personnel présent dans la recherche 21 .
La familiarité préalable avec le terrain d’enquête doit être envisagée à la fois comme une contrainte et comme une ressource dans la conduite d’un travail de recherche. Tout d’abord, la familiarité facilite l’accès au terrain, à la vie interne de l’organisation, aux personnes, aux sources d’information, du fait de liens interpersonnels et de confiance établis antérieurement entre l’observateur et les acteurs. Dans le cadre de notre travail, l’accès au terrain était d’autant plus facilité que, pendant les premières années de la recherche, les deux organisations partageaient le même local et notre terrain d’observation était donc intégré à notre vie militante. Ce n’était toutefois pas toujours évident à exploiter dans la mesure où nous nous trouvions le plus souvent prise dans notre activité militante.
La présence sur le terrain et l’accès aux données organisationnelles n’a pas fait l’objet d’une négociation préalable avec les acteurs et l’accord sur la réalisation de l’enquête est resté implicite. Pour notre retour sur le terrain de Sud-PTT, après la recherche de DEA, nous avions souhaité « officialiser » notre présence en soumettant une demande, par lettre, au bureau syndical, précisant succinctement le thème de recherche, la durée probable de la présence sur le terrain et ses formes. Cette demande s’est « égarée » et n’a finalement jamais été prise en compte. Il n’y a pour autant jamais eu de remise en cause de notre présence sur le terrain. L’accès aux instances collectives et aux documents n’a jamais été refusé. Ceci témoigne à la fois de la confiance dont nous bénéficiions a priori, mais aussi du fait que les militants observés ne développent pas une culture du secret – ce qui peut être le cas dans d’autres organisations, comme par exemple le PCF (voir MATONTI 1996, p. 119) –, et enfin, ceci témoigne aussi du faible degré de formalisation qui caractérise le fonctionnement quotidien de l’organisation observée et sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.
La familiarité avec le terrain étudié recouvre le partage avec les acteurs d’espaces de précompréhension, d’expériences, et induit l’existence de points de croisement entre notre univers de référence et le leur, autant d’éléments qui facilitent le nécessaire travail d’acclimatation et d’apprentissage qui marque le début du travail d’observation. Ensuite, l’implication personnelle permet d’avoir accès à des dimensions vécues de l’engagement éventuellement non saisies par les analyses opérées strictement de l’extérieur. Il nous est arrivé, dans l’élaboration de l’analyse, de puiser dans notre expérience propre de « jeune militante », à la fois dans ce que nous avons vécu et dans ce que nous avons pu observer en tant qu’actrice, notamment pour identifier les logiques de l’investissement militant ou encore pour analyser les prises de parole et les non-prises de paroles 22 .
Nous avons pu constater que, s’il peut être difficile pour un chercheur de se détacher de son rôle de militant pour se glisser dans celui de chercheur, il peut inversement être difficile d’oublier son rôle de chercheur dans sa pratique militante, et donc d’oublier ses questionnements scientifiques, de mettre en sommeil son attention à certains types de pratiques. Il est toujours difficile, voire impossible, de se débarrasser des ses propriétés sociales et de parvenir, selon les situations, à porter tantôt sa « casquette militante », tantôt sa « casquette scientifique » (SIMEANT 2001, p. 34). Nous avons fait l’expérience de l’absence de cloisonnement hermétique entre les rôles sociaux, principalement ici ceux de militante et de chercheuse. Ainsi, en situation de recherche, des glissements vers une posture prescriptive pouvaient s’opérer et, en situation militante, se développer une tendance à un décentrement par rapport au cours des choses.
L’implication et la familiarité avec le terrain ne présentent pas qu’un volet positif. La situation est aussi source de difficultés et elle implique de prendre des précautions particulières. Le chercheur doit s’efforcer de maintenir un rapport adéquat à l’objet qu’il étudie, de maintenir une distance par rapport au monde observé et de contrôler les énoncés produits. Pour maintenir cette distance adéquate, le chercheur dispose de différentes ressources : la prise en compte des expériences des autres chercheurs, le développement d’une démarche comparative et enfin, et peut-être surtout, la réflexivité. C’est sur ce dernier point que nous nous arrêtons ici.
PERNOT (Hélène), 1998, Agir militant : calcul pour soi, calcul par rapport à un bien collectif et sortie du calcul. Enquête auprès de militants d’un syndicat Sud-PTT, Mémoire de DEA de science politique, sous la dir. de Paul Bacot, Lyon, Institut d’études politiques, Université Lumière Lyon 2.
D’ailleurs, dans les études sur le syndicalisme, le rapport de sympathie, de proximité idéologique avec le terrain d’investigation est rarement absent. Par ailleurs, comme le souligne Johanna Siméant : « il est plus agréable et compréhensible, quand on travaille par une immersion longue, de choisir des terrains pour lesquels on a de la sympathie » (SIMEANT 2002, p. 51).
Dans la revue de l’Institut de recherches historiques, économiques, sociales et culturelles de la FSU, Nouveaux regards, Annick Coupé, fondatrice de Sud-PTT, écrit en octobre 1996, peu après la création de Sud-Éducation : « nous avons conscience que la création de Sud-Éducation est beaucoup moins lisible, en particulier pour les militants de la FSU. Nous avions d’ailleurs indiqué clairement aux camarades qui souhaitaient quitter le SGEN que nous n’étions pas sûrs que leur projet était viable dans la mesure où la FSU occupait déjà le terrain d’un syndicalisme de lutte, unitaire et présent sur un certain nombre de terrains ‘interpros’. Au-delà, il ne nous paraît pas possible d’avoir, vis-à-vis de militants proches, une politique consistant à accepter que certains s’appellent Sud et d’autres pas ; ou alors cela signifierait que nous ayons un projet de confédération très élaboré, très délimité, ce qui n’est pas le cas » (COUPE 1996).
La FSU est créée en 1992, à partir d’une scission de la FEN. Des liens syndicaux ont été tissés entre ses militants et ceux de Sud-PTT (par exemple dans le cadre de la création d’AC !).
Plus généralement, on admettra que la proximité par l’insertion militante rapproche sans doute moins que d’autres formes de proximité. Ainsi, nous sommes sans doute dans un rapport de familiarité moindre avec notre terrain que ne l’est pas exemple Malika Gouirir quand elle enquête au sein d’un groupe de familles immigrées dont elle est elle-même issue (voir GOUIRIR 1998).
Pour une réflexion sur la pratique du chercheur qui prend pour objet un monde social dans lequel il est pris en développant une méthode ethnographique, voir MATONTI 1996. Voir aussi le très intéressant article de Jean-Pierre Olivier de Sardan (OLIVIER DE SARDAN 2000) qui propose des éléments de réflexion autour du thème de la subjectivité du chercheur dans son travail sous l’angle de l’implication et de l’explicitation ; il souligne le fait que « de toutes les sciences sociales, l’anthropologie (ou la sociologie de terrain) est celle où le rôle ‘méthodologique’ de la personne même du chercheur (son observation, son écoute, ses relations personnelles, son intuition, etc.) est le plus important, un niveau particulier de la production des données (p. 425).
Loïc Wacquant défend ainsi une sociologie de la boxe comme « participation observante » (WACQUANT 2000, p. 10) et il écrit : « comprendre l’univers de la boxe exige que l’on y plonge en personne, qu’on en fasse l’apprentissage et qu’on en vive les principales étapes de l’intérieur. L’appréhension indigène est ici la condition indispensable de la connaissance adéquate de l’objet » (p. 60). On ne considère bien entendu pas que l’implication directe soit la seule voie possible de la connaissance sociologique mais que celle-ci peut permettre d’accéder à des éléments de compréhension difficiles d’accès à partir d’une recherche opérée strictement de l’extérieur.