Du fait même de son travail, le chercheur se trouve toujours nécessairement impliqué dans son terrain, même s’il n’a pas avec lui un rapport de familiarité préalable, et la réflexion sur l’implication et le rapport à l’objet s’impose systématiquement, quelle que soit la configuration du rapport chercheur/objet 23 .
La familiarité doit être envisagée comme une contrainte avec laquelle il faut composer dans la pratique de recherche. Ce qui est familier n’est pas pour autant connu et le familier peut être générateur de non-interrogé. Il convient de contrôler le sentiment de « cela-va-de-soi ». Il faut de même contrôler le langage et les catégories utilisées et ne pas se laisser imposer l’usage du langage et de catégories militantes, notamment pour parler des autres organisations syndicales, se dégager ainsi des jugements d’acteurs dans lesquels on peut aisément se trouver pris. Il convient enfin de faire preuve de prudence et de ne pas céder à la tentation de « plier » la connaissance produite à un impératif militant – impératif de promotion de sa cause et de son organisation et/ou soumission des analyses à un impératif pratique –, mais de se plier au mode spécifique d’appréhension du monde qui doit être mis en œuvre par le sociologue. La posture visée dans la pratique de recherche est une posture décentrée, désintéressée par rapport à la situation observée, le chercheur étant guidé par sa problématique scientifique et non par un intérêt pratique 24 .
Nous avons pu constater au cours de la recherche que la distanciation nécessaire avec le monde observé pour produire une analyse scientifique n’est pas simplement rendue difficile par le rapport de familiarité entretenu avec le terrain, mais aussi du fait de la proximité de nos analyses avec celles des militants qui, pour certains, savent se mettre en posture réflexive et mobiliser les problématiques et ressources conceptuelles des sciences sociales.
Le danger de l’instrumentalisation des résultats n’est pas spécifique aux recherches pour lesquelles il y a un rapport de familiarité préalable entre le chercheur et son terrain. Toutefois, on peut envisager le fait que cette configuration le renforce du fait d’un impératif, que l’on pourrait être tenté de s’imposer ou de se laisser imposer, de ne pas produire des analyses qui seraient être mal reçues, de ne pas trahir des proches et de se plier à leurs attentes. On peut alors se poser la question de ce qu’attendaient de notre recherche les militants étudiés. Il nous a semblé le plus souvent qu’ils attendaient peu de ce travail et que l’intérêt qu’ils manifestaient, quand ils en manifestaient un, relevait plus d’une curiosité polie que d’un souci de contrôle. Ce qui nous fait ici parler de « curiosité polie », c’est la forme des questions posées sur le travail en cours : « alors, qu’est-ce que t’en penses ? », « tu en es où ? », « ça avance ? », sans manifestation d’une envie d’en savoir plus après une première réponse évasive. Mais c’est aussi le peu d’empressement des acteurs à lire les analyses produites. Nous avons diffusé des articles publiés au cours de la recherche à quelques personnes, en sollicitant même de leur part des commentaires sur les éléments d’analyse qui y étaient présentés, sans pratiquement jamais avoir de retour. L’intérêt suscité était variable selon les personnes, mais à aucun moment nous n’avons ressenti de volonté d’influer sur les analyses produites et/ou de volonté de contrôler l’image de l’organisation qui allait en ressortir 25 .
Si les militants ne semblaient pas souhaiter nous utiliser, nous avons voulu nous rendre utile en mettant certaines de nos compétences à leur disposition. Ainsi, au cours de la recherche, nous avons eu l’occasion de participer à deux expériences de collaboration avec des militants, dans le cadre de la réalisation de travaux d’enquête par questionnaire, pour le premier auprès des salariés de France Télécom sur les conditions de travail, et pour le second auprès des adhérents du syndicat sur leur investissement militant. Dans les deux cas, le travail d’enquête était à l’initiative exclusive des militants, qui en maîtrisaient largement la réalisation. Dans les deux cas, ils ont fabriqué et diffusé seuls un questionnaire et nous ne sommes intervenue qu’au moment de l’exploitation des résultats et de l’analyse. Ces expériences de coopération ont été utilisées comme un dispositif d’accès à un terrain d’observation des militants en position de producteurs de connaissance 26 .
La posture réflexive n’est pas simplement liée au contrôle de l’implication personnelle du chercheur dans son terrain d’investigation. Elle implique plus largement un retour sur les conditions de production de la connaissance et sur les méthodes employées. Cet impératif de retour sur ses pratiques de recherche semble peu contesté dans les sciences sociales, mais les produits de ce rapport réflexif à la pratique sont intégrés de manière très inégale dans les comptes rendus de recherche 27 . Stéphane Beaud et Florence Weber défendent, dans leurs propres publications et dans leur travail de direction de la série « Enquêtes de terrain », dans la collection « Textes à l’appui », aux éditions La Découverte, une « sociologie attentive aux conditions de production de ses données » (BEAUD & WEBER 1997, p. 294) 28 . Nous nous inscrivons dans la posture qu’ils défendent en revenant assez longuement sur la présentation du travail de terrain, après avoir présenté la problématique générale de la thèse.
Le contrôle du rapport chercheur/objet est une des conditions du travail scientifique ; Pierre Bourdieu affirme ainsi que « la question du contrôle scientifique du rapport à l’objet de science » est « une des conditions fondamentales de la construction d’un véritable objet de science ». Il précise qu’il faut veiller à ce que « le discours sur l’objet ne soit pas une simple projection d’un rapport inconscient à l’objet » (BOURDIEU 1984a, p. 84-85 ; voir aussi BOURDIEU 1976).
Voir chez Alfred Schutz la définition du chercheur comme « observateur désintéressé » guidé dans sa pratique par un intérêt cognitif lié au problème scientifique qu’il a construit au départ et inséré dans une temporalité propre, distincte de celle des acteurs, SCHUTZ 1987 p. 45.
Toutefois, si aucune contrainte n’était imposée directement par les militants étudiés, il faut aussi envisager des formes d’autocensure.
La première enquête a d’ailleurs fourni le matériau empirique pour une réflexion sur le thème des rapports entre connaissance savante et connaissance militante qui a fait l’objet d’une intervention lors d’un colloque et d’une publication (voir PERNOT 2002).
Jean-Michel Chapoulie, en revenant sur les travaux menés par Everett C. Hughes et ses collaborateurs au sein de l’université de Chicago, montre que, dès les années 1960, ces chercheurs, praticiens de l’observation in situ, ont mis en évidence et imposé la nécessité de la rupture avec une conception « absolutiste » des descriptions, c’est-à-dire avec l’idée que celles-ci serait indépendantes du point de vue du chercheur qui les produit, et la nécessité d’intégrer dans l’analyse un rapport réflexif à ses pratiques de recherche. Il indique ainsi « que l’on peut trouver, dans les essais des premières générations de sociologues qui ont disposé de conditions de travail analogues à celles qui prévalent aujourd’hui dans les recherches universitaires, la plupart des thèmes autour desquels s’ordonne encore la réflexion des chercheurs de terrain sur leurs activités, si bien que l’originalité d’une bonne partie des publications récentes sur le sujet réside presque uniquement dans les formulations qu’elles proposent » (CHAPOULIE 1984, p. 603).
Voir leur très utile Guide de l’enquête de terrain (BEAUD WEBER 1997) ; voir aussi le discours tenu par F. Weber, interviewée par G. Noiriel, dans la revue Genèses à propos des deux premiers chapitres de son ouvrage Le travail à côté, étude d’ethnographie ouvrière (WEBER 1989) qu’elle a choisi de centrer sur le journal de terrain et sur l’auto-analyse (NOIRIEL WEBER 1990) dans lequel elle dit notamment : « Pour moi, livrer les résultats de recherche sans montrer, au moins partiellement, comment on y est arrivé, ce serait comme donner les résultats d’une expérience, en physique, sans décrire les conditions de cette expérience » (p.138).