L’usage de la notion d’épreuve permet le passage de l’étude d’une construction normative-discursive, le projet de démocratie, aux pratiques concrètes, le passage de l’espace des fondements de l’action à celui de l’action elle-même.
La notion d’épreuve est une notion fondamentale dans le modèle des Économies de la grandeur. L’épreuve est une opération centrale dans la construction de l’accord en justice entre les personnes : c’est par le truchement d’épreuves que les personnes peuvent s’accorder en pratique et pas seulement en principes. Luc Boltanski et Laurent Thévenot parlent d’« épreuve de réalité » ou d’« épreuve de grandeur ». L’épreuve, dans laquelle se trouve engagé un des principes supérieurs communs dégagés, permet « d’asseoir un accord sur la distribution des états de grandeur entre les personnes » ; l’accord est construit sur la base d’ « épreuves de réalité engageant des objets avec lesquels les personnes se mesurent et déterminent leurs grandeurs relatives » (BOLTANSKI & THEVENOT 1991, p. 34). La notion d’épreuve est mobilisée par rapport à la question de l’accord en justice, qui n’est pas la question qui nous guide ici. L’épreuve permet de régler les disputes et de produire un accord en justice, c’est-à-dire fondé sur un principe de justice. Ce qui nous intéresse dans la notion d’épreuve telle qu’elle apparaît mobilisée dans le modèle des Économies de la grandeur, c’est sa capacité à articuler les idéaux et les situations concrètes dans lesquelles les idéaux sont mis en pratique. Luc Boltanski explique que « c’est en effet la notion d’épreuve qui permet d’articuler l’idéal de justice dont les personnes de notre société ont le sens, et qui est déployé dans l’axiomatique de la cité, avec les situations de dispute en justice, où cet idéal est mis en pratique » (BOLTANSKI 1990, p. 97). Dans le cadre de notre analyse, l’épreuve ne révèle pas la grandeur des êtres et ne sert pas dans la production de l’accord.
Ce qui est testé dans la mise à l’épreuve du quotidien syndical, c’est l’ajustement du projet de démocratie et des dispositifs qui lui donnent une existence objective aux situations qui composent la vie de l’organisation et aux acteurs qui y sont engagés, leur ajustement aux modalités de l’investissement des acteurs dans le fonctionnement interne du syndicat, la capacité des dispositifs à produire des pratiques conformes aux intentions qui y ont été déposées. L’observation de la mise à l’épreuve du projet permet de voir les difficultés que rencontrent les acteurs dans la mise en œuvre concrète de leurs idéaux, dans la confrontation avec des circonstances qui leur échappent pour une grande part. Elle permet ainsi de mettre en lumière les contraintes qui pèsent sur la réalisation pratique de la démocratie telle qu’elle est conçue dans le projet. L’épreuve peut alors révéler les défauts/la défaillance des dispositifs, c’est-à-dire leur incapacité à assurer la réalisation des exigences posées par le projet. Elle révèle aussi les défauts/la défaillance des personnes, dont les conduites ne sont pas nécessairement ajustées au modèle d’engagement dessiné par le projet. Ils sont plus ou moins relevés et pris en compte par les militants. Quand c’est le cas, cela peut donner lieu à des réajustements, conduire à des déplacements dans les exigences, à une recomposition de celles-ci, et déboucher sur une transformation des modes de fonctionnement.
La mise à l’épreuve du projet est observée sur cinq terrains : les investissements syndicaux, la délibération, la décision, le contrôle des représentants et enfin, la rotation et le partage des responsabilités syndicales.
La mise à l’épreuve du projet, c’est principalement sa mise à l’épreuve des hétérogénéités internes à l’organisation militante. Il se trouve d’une part mis à l’épreuve des hétérogénéités militantes, c’est-à-dire des différences qui existent entre acteurs syndicaux sur le plan de l’intensité et des formes de leur investissement militant. Sont alors prises en compte les ressources différenciées dont ils disposent et on pose aussi la question de l’appropriation (et de l’appropriabilité) du projet de démocratie. Le projet se trouve d’autre part mis à l’épreuve des hétérogénéités organisationnelles, c’est-à-dire de la variété des principes et des logiques de fonctionnement, qui travaillent l’organisation militante. On cherchera à voir comment le projet de démocratie tel qu’il a été initialement défini résiste à la critique engagée dans cette situation de pluralité normative, et notamment comment il résiste aux critiques engagées à partir du principe d’efficacité. Ces différentes formes d’hétérogénéités forment un jeu de contraintes qui donne consistance à l’épreuve On peut alors opérer une distinction analytique entre deux types de contraintes, les contraintes auto-imposées, c’est-à-dire celles qui sont le résultat de choix, formulés par les acteurs eux-mêmes, de faire peser sur leurs pratiques différentes exigences, et les contraintes imposées de l’extérieur, par l’environnement dans lequel l’organisation s’insère, ou importées de l’extérieur (avec par exemple les effets dans le fonctionnement de l’organisation des inégalités sociales préconstituées).
Finalement nous nous engageons ici dans un travail de localisation de la démocratie dans le fonctionnement quotidien d’une organisation syndicale, à la fois dans les visées normatives déployées par les militants – au travers de l’analyse du projet de démocratie –, dans les dispositifs de fonctionnement mis en place, dans les pratiques militantes, c’est-à-dire dans les usages qui sont faits des dispositifs de fonctionnement et dans les effets qu’ils produisent. Nous souhaitons ainsi sortir le « problème démocratique » de sa version dichotomique (organisation démocratique/organisation non démocratique). Dans le fonctionnement quotidien de l’organisation, la démocratie est présente, dans les discours, dans les pratiques – au travers des logiques qui les orientent et des dispositifs sur lesquelles elles s’appuient et qui les contraignent partiellement –, sous des formes plurielles et intriquée avec les autres logiques qui travaillent l’organisation. La démocratie est analysée dans une double-perspective : une perspective normative (le projet de démocratie ou la traduction, dans le cadre de l’organisation militante, d’un sens commun démocratique pluriel) et une perspective pratique (l’équipement du projet de démocratie dans des modes de fonctionnement, une logique démocratique comme logique de fonctionnement), les deux perspectives étant associées dans l’analyse.
En adoptant cette perspective, on partage l’ambition qui a guidé Loïc Blondiaux et Sandrine Levêque dans leur analyse des conseils de quartiers mis en place dans le 20ème arrondissement de Paris. Ils expliquent que leur « intention a été ainsi de comprendre la manière dont pouvait s’opérer le passage entre le projet de démocratie et la réalité, l’intention et l’expérimentation, d’analyser comme étaient reliés les deux corps de l’institution, son corps symbolique, qui se donne à voir dans le projet qu’ont formulé ses inventeurs et son corps physique, la réalité des pratiques auxquelles elle donne le jour » (BLONDIAUX & LEVEQUE 1999, p. 20). Ils prennent pour point de départ les intentions des créateurs de ce dispositif de participation que constitue le conseil de quartier, les éclairent à partir du modèle de démocratie délibérative élaboré par Jürgen Habermas et les confrontent au fonctionnement concret des conseils, se demandent « en quoi [ils ont] réussi à former un espace public représentatif, un lieu de délibération, un espace d’interpellation et le lieu d’une parole démocratique authentique » (BLONDIAUX & LEVEQUE 1999, p. 62) 30 .
On peut signaler ici le travail de Daniel Mouchard, qui, à partir du matériau recueilli dans le cadre d’une thèse de doctorat en science politique (Les « exclus » dans l’espace public. Mobilisations et logiques de représentation dans la France contemporaine, IEP Paris, 2001) livre une analyse très stimulante de la « tentative de construction d’une forme politique délibérative » au sein de l’organisation de chômeurs Agir ensemble contre le chômage (AC !) (MOUCHARD 2002). Il développe un mode d’approche du fonctionnement de cette organisation militante similaire à celle que nous développons ici : prise en compte des « visées normatives » des fondateurs, de leur projet de mise en place d’une forme politique délibérative, analyse des difficultés du développement de ce mode de fonctionnement au regard des contraintes imposées par l’environnement dans lequel il s’insère. Son travail est aussi intéressant pour nous dans la mesure où le noyau militant à l’origine de la constitution d’AC ! était en partie composé de militants de Sud-PTT.