Le recours à l’observation permet d’avoir directement accès à des pratiques sociales. Il convient toutefois de prendre en compte le fait que la présence de l’observateur peut induire des perturbations sur les pratiques des acteurs. Ainsi, « il est illusoire de penser qu’à la seule condition d’être directe, l’observation suffise à accéder à des événements se déroulant tels qu’ils se dérouleraient indépendamment de la configuration de l’observation. Les interactions entre enquêteur et enquêté, variables selon la position d’observation retenue, ont aussi des effets sur les matériaux recueillis et sur les analyses qui en sont faites » (ARBORIO & FOURNIER 1999, p. 85). Il est donc nécessaire de prendre en compte les manières dont nous avons été perçue par les acteurs, ce qui permet d’évaluer l’effet perturbateur de notre présence, de prêter attention aux places qui nous ont été assignées par les acteurs pendant les moments d’observation 38 .
Notre présence en situation n’était pas invisible. Elle faisait elle-même l’objet d’une observation intermittente de la part des acteurs, qui pouvaient guetter la prise de notes afin de détecter ce qui semblait compter ou au contraire ne pas compter, qui pouvaient aussi rechercher une approbation du regard, voire solliciter un avis (jamais publiquement, toujours en aparté, sauf lorsque la sollicitation visait la militante et non l’observatrice). Selon les personnes et les moments, différentes places nous ont été assignées. Nous avons parfois été prise pour une militante du syndicat Sud-PTT, étant donné que nous ne nous présentions pas systématiquement et que nous apparaissions comme familière à la fois des lieux et des personnes, ce qui nous valait alors d’être traitée sur le mode d’une indifférente 39 sympathie. Nous étions d’autres fois une étudiante, réalisant son travail d’étudiante, ce qui pouvait alors susciter de la bienveillance et parfois de la curiosité. Nous étions parfois aussi « une copine de Sud-Éduc », et c’est seulement à ce titre que nous pouvions éventuellement être sollicitée pour intervenir au cours d’une réunion. Dans le cadre d’un conflit interne, il est arrivé que des militants recherchent notre soutien. Nous avons alors tenté d’échapper à l’implication.
Si elle n’était donc pas invisible, il nous a semblé toutefois que notre présence n’a pu affecter qu’à la marge les pratiques et le déroulement des interactions et que le matériau recueilli n’est pas qu’un matériau fabriqué pour l’observateur. La durée de l’enquête a permis que les pratiques, les discours, les interactions, ne soient pas toujours déformés par le contrôle de leur attitude par les militants. Cette durée a permis de donner un caractère routinier à notre présence. Ensuite, on peut supposer que la présence de cet œil extérieur accentuait le caractère public de la situation de réunion et induisait ainsi chez les acteurs une tendance à effectuer de manière plus systématique la « remontée au(x) principe(s) », à justifier plus systématiquement leurs propos, ce qui, loin de gêner notre travail, tendait plutôt à le faciliter, sans pour autant nous livrer un matériau artificiel.
Florence Weber explique que « la simple présence d’un inconnu dans un milieu d’inter-connaissance met en route un processus de reconnaissance, en large partie incontrôlé par l’intrus. A l’affût des moindres éléments qui leur permettent une interprétation, les indigènes, chacun dans sa position et sa stratégie propres, construisent progressivement la place du nouvel arrivé » (WEBER 1989, p. 25).
En parlant d’indifférence, nous souhaitons signifier que, étant alors perçue comme une « collègue » et une « copine », nous ne faisions pas l’objet d’une curiosité particulière de la part des militants.