Dans la réalisation du travail d’observation, nous avons rencontré plusieurs difficultés. L’une des principales, c’est de savoir faire preuve de patience. En effet, quand on fait le choix de ce type d’option méthodologique, il faut être patient et persévérer avant d’arriver à faire parler ce à quoi l’on assiste, avant de parvenir à rendre l’observation productive de matériaux susceptibles de nourrir les analyses, avant de savoir sélectionner les actes essentiels et les propos significatifs. Il faut prendre le temps de se familiariser avec le terrain, ses acteurs, leurs discours et leurs pratiques, de s’acclimater. La familiarité entretenue avec l’univers observé, avant même le début du travail d’enquête, n’étant que relative, elle a sans aucun doute facilité et accéléré la phase d’apprentissage, mais elle ne l’a pas supprimée et ne nous a pas épargné la confrontation aux difficultés qu’elle occasionne.
Pendant les premiers temps de la recherche, on passe par une phase, parfois pénible, de tâtonnements. On vit des moments où l’on se sent désemparé, où l’on a le sentiment de ne pas savoir s’y prendre. On a tendance au début à mobiliser beaucoup plus son oreille que son regard et donc à focaliser sur le seul contenu des échanges discursifs. On prend aussi beaucoup (trop) de notes, tout en ayant parfois l’impression de ne rien voir. Cette période de tâtonnements sur le terrain correspond en fait bien souvent à une période de tâtonnements dans l’élaboration du projet analytique.
On a tendance, pendant les premiers temps, à prendre beaucoup de notes, parce qu’on a peur d’oublier et de manquer des choses. On note parfois des faits qui semblent peu signifiants en se disant qu’après-coup, ils pourront prendre sens, ce qui peut être effectivement le cas. Mais en ayant la tête dans ses notes, on s’expose au risque de manquer des attitudes, des gestes, qui sont pourtant autant d’indices de la manière dont les acteurs s’engagent ou au contraire se dégagent des situations.
Le travail à partir de fiches d’observation peut a priori sembler régler ce problème en cadrant et donc en limitant la prise de notes. Il n’a pas constitué une solution pour nous. Nous n’avons jamais pu nous faire au caractère mutilant de l’observation à partir d’une grille d’observation et de la rigidité de l’intrument. En observant à partir des grilles, on renonce aussi à garder la trace du déroulement chronologique de la réunion et des échanges, ce qui nous a semblé poser problème. La prise de notes en continu pendant l’observation permet de disposer ensuite d’éléments de contextualisation des interventions plus riches qu’avec l’utilisation de fiches d’observation où l’on est contraint, quasiment dans l’instant de l’observation, de sélectionner les éléments du contexte estimés pertinents. La prise de note en continu permet de reporter en partie le travail de sélection des éléments pertinents dans la situation (on dit « en partie », parce que toute prise de notes constitue déjà toujours une sélection). Un autre avantage d’une prise de note en continu, c’est le fait que la trace que ces notes constituent permet de conserver un souvenir plus précis des réunions observées que des fiches. Quant on relit ces notes, on peut en même temps dérouler à nouveau dans sa tête le film des événements, se remettre en situation, ce qui nous a semblé stimulant pour le travail d’analyse et d’interprétation. Enfin, le grand nombre d’éléments pertinents identifiés conduit à multiplier les grilles et les rubriques, ce qui n’en facilite pas l’usage, à moins d’accepter de réaliser des observations thématiques, ce que nous n’avons pas souhaité faire 40 . La fabrication de ces grilles a néanmoins « forcé » utilement à un travail de clarification des questions à poser au terrain et d’identification des données pertinentes, contribuant ainsi à donner de l’efficacité à l’observation. Ensuite, faute de servir dans le travail d’observation lui-même, ces grilles ont pu servir, après coup, dans le décryptage des notes d’observation.
Sur les limites de la grille d’observation, voir PERETZ 1998, p. 87-88.