L’usage de la notion de projet comme ensemble d’intentions collectives est associé à la prise en compte d’une part d’indétermination dans l’analyse du fonctionnement syndical. Le projet intègre lui-même une part d’indétermination. Ensuite, les intentions ne constituent qu’une des variables explicatives des pratiques syndicales, variable explicative dotée par ailleurs d’une pertinence relative.
Hors du domaine des analyses du syndicalisme, Philippe Corcuff, dans un petit ouvrage de synthèse sur la philosophie politique, emploie la notion de « projet de démocratie » qu’il confronte à la pensée de Maurice Merleau-Ponty, à celle d’Hannah Arendt et à celle de Claude Lefort. Il la définit en ces termes : « cadre collectif contribuant à lester les individus y participant d’un certain nombre de repères et de valeurs, mais dans une logique excluant l’univoque et le définitif, au profit d’une pluralité et d’une indétermination relatives ». Appliquée à la philosophie politique, il y voit une notion « susceptible de nourrir une voie différente du relativisme et du fondamentalisme » (CORCUFF 2002a, p. 113). Le projet renferme ainsi une part d’indétermination, d’incertitude, de questions non tranchées. Les éléments constitutifs du projet ne forment pas un tout parfaitement homogène et cohérent. On retient aussi l’idée d’un ensemble de valeurs et représentations partagées qui « lestent » les individus. Elles contribuent ainsi à assurer une certaine stabilité aux pratiques militantes mais ne les déterminent pas mécaniquement.
Si une part d’intentionnalité se trouve ici introduite dans l’analyse des pratiques militantes et du fonctionnement organisationnel, ceux-ci ne sont néanmoins pas considérés comme étant produits exclusivement par les intentions des acteurs. S’il y a bien une prise en compte des intentions, il n’y a pas réduction aux intentions. La notion d’intentionnalité renvoie au fait de viser quelque chose dans l’action, sans nécessairement que cette chose soit atteinte (voir DEPRAZ 1993, p. 122). Les faits ne peuvent en effet être réduits aux intentions des acteurs dans la mesure où ces derniers ne disposent pas d’une maîtrise totale de leur environnement, qu’ils subissent des choses et des événements qui leur échappent. Il y a un autre facteur d’impossibilité de la réduction des pratiques aux intentions des acteurs, et donc ici au projet de démocratie, c’est le fait que le degré d’intentionnalité dans l’action n’est pas constant en toute situation, il varie, et dans certaines situations, les pratiques peuvent être détachées de toute intention. Enfin, les effets d’une action ne sont pas exclusivement définis par les intentions qui y ont été investies 49 . Il y a des conséquences non intentionnelles, qui peuvent être désirables ou non sur un plan normatif. Par ailleurs, les effets, s’ils peuvent aller au-delà des intentions, peuvent aussi aller en-deçà et ne pas réaliser celles-ci. Dans la production du fonctionnement quotidien de l’organisation, interagissent des conduites intentionnelles, des conduites non intentionnelles, des conséquences non intentionnelles (identifiées par Anthony Giddens, GIDDENS 1987) et des intentions non réalisées. Le projet de démocratie constitue une part de l’intentionnalité normative qui travaille le fonctionnement quotidien de l’organisation syndicale, et, si les intentions démocratiques constituent ici le point de départ de l’analyse, l’explication des pratiques militantes tisse d’autres fils que ce seul fil intentionnel.
La notion d’« idéal régulateur » d’inspiration kantienne est éclairante pour comprendre le statut de la notion de projet dans l’analyse proposée ici. Le projet est conçu comme un « idéal régulateur » des conduites, un point de référence idéal, c’est-à-dire qu’il oriente les conduites sans les déterminer mécaniquement. Il constitue un point d’appui permettant de critiquer l’écart entre le voulu et l’existant et d’engager ainsi une réduction de cet écart. Il peut constituer un repère critique et un repère pour l’amélioration de la situation présente. Le projet ne constitue pas une justification normative abstraite plaquée sur une pratique. Il oriente effectivement les pratiques militantes, même si elles ne s’y réduisent pas.
Bernard Manin, revenant sur les dispositifs délibératifs qui sont de plus en plus fréquemment mis en place dans le domaine de l’action publique en France, indique que les intentions investies dans ces dispositifs sont des intentions avant tout liées à l’efficacité des décisions politiques et non à une exigence de démocratie, ce qui pour autant ne les empêchent pas a priori d’avoir des effets démocratiques et de permettre effectivement un élargissement de la participation citoyenne aux décisions publiques : « il me semble que ces dispositifs de consultation des populations concernées et d’implication des populations affectées n’ont pas leur origine dans des exigences de type délibératif. […] Mais je pense que ces dispositifs d’action publique impliquant des populations affectées et les consultant se sont répandus pour des motifs d’efficacité et tout à fait indépendamment de l’idée délibérative. […] Cela n’empêche nullement que des institutions ou des pratiques établies avec un certain objectif, ne puissent aussi en servir d’autres par la suite, ou même simultanément » (MANIN 2002, p. 52).