Envisager le syndicalisme Sud comme un syndicalisme de transformation sociale amène à poser la question du projet de société. Le discours de Sud-PTT affirme une ambition transformatrice, une ambition de rupture avec le système capitaliste : « la fédération l’affirme sans ambiguïté : l’émancipation des travailleurs et des travailleuses ne peut se faire qu’au prix d’une rupture avec le système capitaliste » (charte), mais il ne débouche pas sur la définition d’un « projet de société » et d’une stratégie pour y parvenir. La charte identitaire affirme une continuité avec le « projet de socialisme autogestionnaire porté par la CFDT dans les années 1970 », pose comme point d’aboutissement d’une visée transformatrice « une société solidaire débarrassée de l’exploitation et de l’oppression, basée en priorité sur la satisfaction des besoins sociaux et écologiques ». Mais ces idées ne sont jamais reprises ni développées. Lors du deuxième congrès fédéral de 1991, l’absence de projet de société alternatif est soulignée :
Lors du cinquième congrès fédéral, huit ans plus tard, le problème du point d’aboutissement des visées transformatrices reste posé dans les mêmes termes :
Le syndicalisme Sud n’est pas un syndicalisme théorisant. Il ne s’appuie pas non plus sur un corpus doctrinal unifié et cohérent imposant une lecture du monde, un projet de société et un chemin pour y parvenir 74 . L’unité et la cohérence doctrinales seraient d’ailleurs peu compatibles avec les modes de fonctionnement d’inspiration libertaire que Sud entend mettre en œuvre 75 . Les militants reconnaissent eux-mêmes que leur action ne s’appuie pas sur un projet de société clairement défini. Certains d’ailleurs le regrettent et y voient une entrave à l’efficacité de l’action de contestation 76 .
Ivan Sainsaulieu observe que chez Sud-PTT les débats idéologiques sont laissés de côté. Il voit apparaître « un projet de société en creux » (SAINSAULIEU 1999a, p. 107) qui émerge de l’affirmation de valeurs plutôt que de la définition d’un projet politico-social cohérent. Il évoque aussi les risques de la clarification des fondements théoriques de l’action : « la mise au point risquerait d’aboutir à des déchirements internes, entre ceux qui ont renoncé et ceux qui n’ont pas renoncé à leur idéologie d’origine, ou entre les diverses obédiences, par exemple anarchistes et trotskistes » (p. 181).
Sur la « survalorisation de la structure militante » impliquée par l’idéologisation, voir COLSON 1986, p. 42.
Dans un numéro de la revue Mouvements consacré à la « crise du militantisme » et aux « nouveaux militants », Christophe Aguiton et Philippe Corcuff s’interrogent, sans apporter de réponse tranchée, sur la question du projet de société : « retrouverons-nous quelque chose comme une grande vision du monde à visée totalisatrice, appuyée sur un projet de société et de grandes lignes stratégiques (une ‘doctrine’ comme le définissent les théoriciens des questions militaires), ou faudra-t-il nous contenter de repères éthiques et politiques plus parcellaires et provisoires pour nous guider dans les combats quotidiens ? » (AGUITON & CORCUFF 1993, p. 15).