La démocratie comme norme partagée

La démocratie est envisagée ici comme une norme partagée, un « principe supérieur commun » (Rousseau), définissant un horizon général de sens pouvant servir de repère aux acteurs dans le cours de leurs actions (dans leurs opérations de perception, d’évaluation, de critique, de justification, d’interprétation et d’orientation), et non comme un simple argument rhétorique. Ce sens commun démocratique, historiquement construit, se trouve dans la réalité sous forme subjectivée : il « équipe » les acteurs, est intégré dans leur répertoire normatif et peut être mobilisé pour orienter leurs pratiques individuelles et collectives.

On postule donc, du côté des acteurs, l’existence d’une compétence à la démocratie, qui s’intègre dans une compétence plus générale à la justice que Luc Boltanski et Laurent Thévenot ont pris pour objet (BOLTANSKI & THÉVENOT 1991). Cette compétence n’est pas seulement une compétence langagière, elle ne renvoie pas seulement à une capacité à appuyer son propos sur un principe démocratique, à former et à mobiliser des arguments démocratiques, c’est aussi une compétence pratique, renvoyant à la capacité dont disposent les personnes à utiliser des procédures, élaborer des manières de faire, des modes de fonctionnement, qui vont permettre la réalisation pratique de la démocratie. On peut faire le lien avec la notion d’appui conventionnel élaborée par Nicolas Dodier. Elle renvoie à l’ensemble des ressources dont disposent les personnes, « qui permettent d’élaborer une communauté, même minimale, de perspectives pour coordonner des actions » (DODIER 1993, p. 65-66) ; « ces appuis sont ancrés à la fois dans les personnes, et dans des supports externes, sous forme d’objets et de repères » (p. 66).

L’idée démocratique fait partie de cet équipement minimal commun, de ces idées partagées, de ce fonds commun de ressources normatives actualisables en situation, transversales aux différents secteurs sociaux et qui font une société. L’ensemble des acteurs sociaux disposent d’une capacité commune à la démocratie, utilisable dans le cadre de l’organisation militante et des pratiques militantes, mais aussi dans d’autres lieux (famille, école, entreprise, couple, etc.) 84 . La norme démocratique est toutefois plus ou moins ajustée aux situations traversées.

Notes
84.

Hélène Desbrousses-Peloille qui a mené, dans une perspective lexicologique, une recherche sur les représentations communes des mots république et démocratie, souligne que : « république est caractérisée par son domaine d’application : affaires générales du pays, orientations politiques, tandis que le champ de démocratie est moins spécifié, plus ouvert sur l’ensemble des phénomènes de la vie sociale » (DESBROUSSES-PELOILLE 1984b, p. 1214). La territoire de la démocratie s’étend bien au-delà de l’espace strictement politique, vers « d’autres espaces touchant aux activités personnelles de la vie quotidienne, à des unités économiques ou institutionnelles de taille réduite » (p. 1225).