Des usages différenciés : l’altérité des acquis

Isabelle Baszanger et Nicolas Dodier ont pointé (sous la forme d’un constat analytique et non critique) une zone de non-voir de la sociologie de la justification de Luc Boltanski et Laurent Thévenot. Ils ouvrent alors la réflexion sur la question de l’altérité des acquis, renvoyant à l’idée qu’avec le temps, se sont inscrits dans les personnes des ensembles de potentialités distincts (BASZANGER & DODIER 1997). Ils expliquent que la variation de la structuration de l’équipement interne des personnes, de leur inégale capacité à mobiliser les normes communes n’est pas prise en compte par la sociologie de la justification : « les faits relatifs à la structuration interne de personnes ayant acquis, du fait de ce que leur passé a déposé en elles, des ensembles de capacités distincts, ne font pas l’objet d’investigations systématiques » (p. 58). La forme d’altérité prise en compte par le modèle de la justification, c’est une « altérité pragmatique », non pas liée aux ressources dont la personne dispose à l’état de potentiel actualisable, mais à sa position dans la situation (sa « position actancielle »).

Les observations réalisées relatives à l’usage de la norme démocratique conduisent à prendre en compte cette dimension évacuée par la sociologie de la justification qui est donc l’altérité des acquis. Plutôt qu’une égale compétence à la démocratie, on part donc de l’idée d’un accès minimal à la démocratie, ouvrant sur des usages différenciés de celle-ci selon les personnes et les ressources dont elles disposent. L’idée d’accès minimal est reprise d’une réflexion développée par Philippe Corcuff à propos du modèle de la justification. Il écrit que « le modèle de la justification publique a suscité certains débats. Un problème souvent abordé concerne le degré de partage entre les acteurs des compétences à la justification. L’égalité en ce domaine ne va pas de soi empiriquement, l’idée d’un accès minimal de chacun paraissant plus ajustée » (CORCUFF 1995, p. 110).

Les militants sont envisagés comme disposant d’une compétence minimale à la démocratie, c’est-à-dire à faire usage de l’argument démocratique sous diverses formes et à s’ajuster à des dispositifs démocratiques, à produire des pratiques démocratiques. Toutefois, des différences sont repérables entre acteurs et ces différences ne renvoient pas, ou pas seulement, à une différence de position dans la situation, mais bien à une différence dans le processus d’acquisition de cette compétence à la démocratie. Elles sont alors plus ou moins à l’aise dans le maniement discursif et pratique de la démocratie et de ses formes multiples. Par ailleurs, du fait de leurs expériences passées, notamment de leurs expériences militantes, et de leurs ressources idéologiques, elles présentent une sensibilité plus ou moins marquée à la question démocratique, et ici en particulier à la question de la démocratie dans ses applications aux relations internes à l’organisation syndicale et aux relations entre le syndicat et les salariés non syndiqués. Les personnes rencontrées, en fonction de leur parcours militant, mais aussi éventuellement scolaire, ont été plus ou moins amenées à réfléchir à la question de la démocratie, et ont une sensibilité plus ou moins marquée par rapport à l’enjeu démocratique dans le cadre du syndicalisme ; elles envisagent la démocratie comme un référent plus ou moins pertinent. Dans le point suivant on examine des discours militants sur la démocratie et on observe leurs variations d’une personne à l’autre. Par ailleurs, dans le chapitre 5 de cette première partie, on montrera en quoi le projet de démocratie tel qu’il a été identifié est très marqué par le passé syndical des fondateurs du syndicat.

Selon Patrick Champagne, les définitions de la démocratie sont distribuées en fonction des systèmes d’intérêts propres à chacun. Chaque individu, chaque groupe social, développe « sa propre conception spontanée de la démocratie (conception qui est alors désignée ‘démocratie véritable’ ou ‘vraie démocratie’) » (CHAMPAGNE 1995, p. 83). Il poursuit en indiquant que l’on pourrait « construire […] le profil démocratique propre à chaque individu ou chaque groupe social » (p. 84). L’imposition d’une définition légitime de la démocratie fait alors l’objet d’une lutte. Jacques Le Bohec, qui lui aussi s’est interrogé sur la pluralité démocratique, rejoint cette interprétation (LE BOHEC 2000, p. 189). Selon ces deux auteurs, les formes de démocratie se trouvent donc distribuées en fonction des positions sociales et des systèmes d’intérêts qui leur sont attachés. Patrick Champagne ajoute aussi que « la conception de la démocratie singulière qui est propre à chaque individu (donc, plus généralement, à chaque classe ou groupe social) doit sans doute beaucoup à la trajectoire sociale et au capital culturel, mais aussi aux visions – optimistes ou pessimistes – que chacun, compte tenu de sa position sociale ou de son expérience historique particulière (avec le communisme notamment), peut se faire du rôle des classes populaires en politique et donc de la place qu’il convient de leur réserver dans l’économie générale du système politique » (p. 83). À partir de ce complément qu’il apporte, on peut repérer à la fois des convergences et des divergences avec l’approche développée ici. La divergence principale, c’est l’attachement des personnes à une conception de la démocratie singulière. Nous pensons au contraire que les personnes sont capables de faire usage et de s’inscrire dans différentes formes de démocratie en fonction des situations dans lesquelles elles sont engagées. En revanche, nous nous rejoignons quand il élargit l’effet de la position sociale en prenant en compte « l’expérience historique particulière » des acteurs, avec l’exemple de leur expérience du communisme. Ici, pour expliquer les usages qui sont faits de la démocratie, nous repèrerons essentiellement les effets des expériences militantes passées et des ressources scolaires et plus largement culturelles 85 .

Pour terminer, on peut envisager une autre modalité d’usage de la démocratie : son usage stratégique, la stratégie n’étant pas alors une stratégie collective inconsciente, mais une stratégie, individuelle (éventuellement collectivisée) consciente. La question des usages stratégiques de la démocratie n’est pas véritablement traitée ici. Pour autant, l’hypothèse d’un usage stratégique semble réaliste, même s’il convient de ne pas systématiquement associer l’usage du référent démocratique à un comportement stratégique. On verra, dans la seconde partie avec le cas de l’usage du référendum salarial, procédure de démocratie directe, que comportement stratégique et comportement orienté selon une norme de démocratie ne sont pas nécessairement incompatibles.

Notes
85.

Gérard Grunberg et Nonna Mayer ont étudié, à partir d’une enquête réalisée en mai-juin 2000, le rapport des français à la démocratie, à la démocratie représentative mais aussi à la démocratie participative, visant à établir les relations de concurrence ou de complémentarité entre ces deux formes de démocratie et à identifier les facteurs socioculturels et idéologiques qui les sous-tendent (GRUNBERG & MAYER 2003). Hélène Desbrousses-Peloille, dans une perspective lexicologique, a mené une recherche sur les représentations communes de deux mots appartenant au vocabulaire politique courant, république et démocratie. Elle s’est appuyée sur un matériau discursif recueilli dans le cadre d’entretiens. Elle révèle les variations des conceptions des deux notions et les relie aux caractéristiques sociologiques des personnes interrogées. Il s’agit donc pour elle d’étudier « le contenu des représentations contemporaines de république et démocratie », à partir du discours de personnes aux appartenances sociales diversifiées.