En situation d’entretien, on peut amener les acteurs interrogés à produire un discours plus développé sur la démocratie et les engager dans un travail de clarification de la notion 86 . Les personnes interrogées se sont montrées plus ou moins à l’aise dans cette situation. Elles font ainsi preuve de capacités inégales à manier et à expliciter l’idée démocratique et sa pluralité. Pour recueillir des éléments sur les conceptions de la démocratie portées par les militants, nous les avons interrogés en leur demandant à la fois une définition de la démocratie et en leur demandant d’évaluer le fonctionnement du syndicat à partir d’un principe de démocratie, donc à la fois de donner une définition d’un concept de manière tout à fait abstraite et de faire usage de la norme démocratique, de l’appliquer pour évaluer le fonctionnement du syndicat 87 .
Voici quelques cas d’usages discursifs de la démocratie.
Cas 1 : Florence
Florence dispose de faibles ressources scolaires. Elle interrompt sa scolarité en seconde et entre alors comme auxiliaire aux PTT. En revanche, elle dispose d’une expérience militante, à Sud-PTT (elle a occupé des responsabilités syndicales dans un autre syndicat Sud-PTT), mais aussi dans les mouvements sociaux (elle a eu des responsabilités militantes dans un groupe local Ras l’front) et dans une organisation libertaire (Alternative libertaire). L’évocation de la décision au consensus et donc l’intégration du principe délibératif dans sa conception de la démocratie peuvent être reliées à cette expérience militante, notamment au sein de Ras l’front, organisation qui a en partie défini son mode de fonctionnement interne à partir du modèle délibératif (comme AC !) 88 . La question posée lui demandant de définir sa conception de la démocratie semble assez déstabilisante. Elle montre des hésitations et le discours est parfois confus. Au fil de ses réponses, on arrive toutefois à voir se dessiner une conception de la démocratie. Avec le cas de Florence, on peut voir comment des expériences militantes et les ressources accumulées au cours de celles-ci peuvent permettre de compenser partiellement de faibles ressources scolaires et comment aussi ces expériences façonnent les conceptions de la démocratie développées et la préférence accordée à certaines formes de démocratie plutôt qu’à d’autres.
Cas 2 : Anne
Pour Anne, la démocratie, c’est la démocratie directe. En tout cas dans le cadre de cet entretien. En déléguant leurs pouvoirs, les adhérents « délèguent la démocratie » et renoncent donc à son exercice. Par rapport à cette norme de démocratie directe, elle dénonce les comportements des adhérents qui s’en remettent entièrement aux responsables syndicaux (dont elle fait partie) et renoncent ainsi à toute participation à la décision. Dans le cas d’Anne, on peut relier le développement d’une conception directe de la démocratie à son expérience militante passée au sein des milieux libertaires (elle a milité pendant plusieurs années à l’OCL). Il convient aussi de le relier à sa position dans l’organisation. Elle fait partie des responsables du syndicat, milieu au sein duquel la conception directe de la démocratie et l’exigence d’une délégation limitée sont fréquemment activées. Elle est par ailleurs très proche de Jacques, un des anciens du syndicat, dont l’une des particularités est de rappeler sans cesse son refus de la délégation de pouvoir, l’exigence de démocratie directe, et de dénoncer, parfois avec virulence, les comportements de remise de soi.
Cas 3 : Cécile
Cécile entre à Sud-PTT en 1995, sans expérience syndicale, ni même militante préalable. Elle commence à travailler aux PTT, à France Télécom, en 1976, après avoir passé un bac littéraire. Pendant les deux premières années, elle n’est pas impliquée dans la vie du syndicat : « je payais ma cotisation, je suivais ce qui se faisait, mais c’est tout ». Au moment de notre entretien, elle est détachée, depuis deux ans, un jour par semaine pour assurer une permanence syndicale au local départemental. Elle a alors répondu à un appel à volontaires lancé dans une réunion syndicale. Bien que présente un jour par semaine au local, son implication demeure limitée en intensité et limitée, dans ses formes, à l’accomplissement de tâches matérielles : « les personnes qui sont détachées un seul jour comme moi, c’est pas facile. On ne peut rien suivre, on ne peut rien… C’est pas facile. À part faire de la diffusion, des trucs comme ça, pour suivre vraiment, c’est pas facile. À moins d’avoir beaucoup de temps libre en dehors, pour pouvoir faire plus, mais sinon, c’est pas facile ». Elle est peu présente aux assemblées générales, elle y va « de temps en temps mais pas à toutes ». On peut voir dans ses réponses, ou plutôt ses non-réponses, ses silences, ses hésitations, des manifestations du fait que la question démocratique est une question qu’elle s’est très rarement, voire jamais, posée. Par conséquent, elle est embarrassée pour en définir des critères. Elle en avance tout de même un : la liberté, de penser et d’agir.
Les personnes interrogées qui se sont montrées les moins loquaces sur la question de la démocratie et les plus embarrassées par rapport à nos questions, avancent le plus souvent une seule idée : la liberté, liberté d’expression, liberté de penser. La liberté est ainsi plus spontanément évoquée que l’égalité dans les réponses recueillies.
Cas 4 : Annick
Dans le cas d’Annick, quand il s’agit d’évaluer le fonctionnement du syndicat, la norme démocratique mobilisée semble plutôt être une norme de démocratie directe : la démocratie, c’est la localisation du pouvoir de décision à la base. Lorsqu’elle y était syndiquée, la CGT ne fonctionnait pas ou peu démocratiquement parce les décisions étaient prises par le sommet et imposées à la base qui se trouvait ainsi dépossédée du pouvoir de décider. En 1982, au moment des événements de Pologne, Annick quitte la CGT alors qu’elle était adhérente depuis treize ans. Elle conserve le souvenir d’une organisation « verrouillée », dans laquelle les volontés de la « base », des adhérents, n’étaient pas prises en compte par les instances dirigeantes (nous revenons sur son expérience de la CGT et sur son départ de celle-ci dans le chapitre 5 de cette première partie). On voit donc ici comment l’expérience syndicale peut être mobilisée pour alimenter une réflexion sur la démocratie.
Quand nous lui demandons de définir la démocratie, de manière générale et hors de toute application au fonctionnement du syndicat, elle avance alors le principe majoritaire, qui n’est pas incompatible avec l’idée d’exercice direct du pouvoir par la base. Les observations réalisées du comportement d’Annick dans les réunions syndicales confirment cet attachement (en tout cas dans le cadre de la production des décisions syndicales) à une démocratie de type agrégatif et au principe majoritaire. En effet, elle suggère fréquemment le recours au vote et réaffirme tout aussi fréquemment la nécessité de se plier à la volonté majoritaire.
Cas 5 : Paul
Interrogé sur sa définition de la démocratie, Paul répond :
La réaction de Paul indique que la question sur la définition de la démocratie ne l’embarrasse pas. Paul a suivi des études supérieures (il a un DUT Techniques de commercialisation). C’est par ailleurs une personne qui dispose d’importantes ressources militantes. Il a milité d’abord à la CGT, puis à Sud. Il a, très rapidement après son entrée dans le syndicat local (peu après sa création), occupé des responsabilités au niveau départemental, qu’il abandonne tout juste au moment de la réalisation de l’entretien dont est extrait le discours cité, après près de dix années, rééquilibrant alors ses investissements en faveur de son activité professionnelle. Paul est très à l’aise dans la situation d’entretien. Il semble trouver un certain plaisir dans ce type d’échange. Il est un des rares à avoir suivi une formation de niveau 3, dispensée par les instances fédérales, en collaboration avec des intervenants extérieurs. Une formation qu’il qualifie de plus « intellectuelle », « théorique », que pratique et dont il indique qu’elle lui a procuré beaucoup de satisfactions sur un plan individuel.
Dans son discours, la démocratie apparaît tout d’abord comme un mode de résolution pacifique des conflits. Il mobilise alors deux principes pour définir les modalités pratiques de la résolution de ces conflits : le vote, avec l’application du principe majoritaire, et la discussion collective. Dans le cas de Paul, on a des éléments de définition du déroulement de cette discussion collective : une discussion dont la condition est la mise à égalité des niveaux d’information (donner à chacun les moyens de se forger une opinion de manière autonome), la confrontation, et l’échange persuasif (« se forger une opinion qui peut se modifier par l’échange avec les autres). Par ailleurs, la démocratie n’est pas qu’une affaire de procédure, c’est aussi le respect du droit des minorités. La reconnaissance de ce droit vient définir des limites à l’application de la procédure majoritaire.
Nous poursuivons en lui demandant d’évaluer le fonctionnement du syndicat sur le plan de la démocratie :
Paul manie différentes formes de démocratie, la distinction entre idéal et pratiques (on retrouve ici l’idée d’une démocratie comme idéal régulateur : « on n’atteindra jamais l’objectif »), la distinction entre démocratie procédurale et démocratie substantielle. Il développe par ailleurs une réflexion spécifique sur la discussion et ses formes. On peut relier cette capacité au maniement de l’idée démocratique dont il fait la preuve ici à ses ressources scolaires – même si la formation qu’il a suivie a peu, voire pas, en tout cas pas directement, contribué au développement de sa réflexion sur la démocratie –, et à ses expériences militantes et aux réflexions, individuelles et collectives, dans lesquelles elles ont pu l’engager.
Cas 6 : Antoine, fondateur
Antoine fait partie des fondateurs de la fédération Sud-PTT. Il dispose à la fois d’expériences militantes multiples (partisanes, dans des organisations de l’extrême-gauche trotskiste, syndicales à la CGT, à la CFDT et puis à Sud) et de ressources scolaires (il a suivi des études universitaires en maths-physiques et en sociologie). Il est par ailleurs proche des milieux intellectuels (peut-être même peut-on dire qu’il en fait partie) du fait de son insertion au sein de la fondation Copernic. Dans le discours qu’il développe, il fait preuve à la fois d’une capacité à manier différentes formes de démocratie (participative, directe, représentative, mais aussi procédurale et substantielle), d’une capacité à mobiliser des références historiques (la démocratie athénienne), mais aussi des références contemporaines (la gestion de la municipalité brésilienne de Porto Alegre). Il opère aussi une distinction entre idéaux et pratiques réelles. On retrouve enfin, à l’état implicite, une définition de la démocratie comme idéal régulateur (« un exercice jamais fini et toujours à renouveler »). On notera aussi le caractère étoffé et construit de son propos. On a visiblement affaire ici à un militant qui a déjà engagé et de manière approfondie une réflexion sur la démocratie.
En observant les réponses des militants quand il leur est demandé de donner une définition de la démocratie et d’évaluer le fonctionnement de l’organisation à partir d’un principe de démocratie, on constate qu’ils font preuve de plus ou moins d’aisance dans le maniement de l’idée démocratique, dans le maniement de ses différents sens, de ses différentes applications. Pour expliquer ces différences, il semble que les ressources scolaires et les expériences militantes passées fournissent des éléments utiles pour les éclairer. On voit aussi que certains militants ne se sont que très rarement, voire jamais, interrogés sur la question démocratique (c’est ici le cas de Cécile), alors que d’autres au contraire y ont manifestement déjà beaucoup réfléchi (cas de Antoine, de Paul, mais aussi, bien que dans une moindre mesure, la réflexion semblant moins aboutie, Anne). On constate que les définitions données à la démocratie par les uns et les autres sont très variables et puisent dans différents registres de démocratie.
Pour un autre exemple de travail sur les conceptions militantes de la démocratie, voir REY 2003. Henri Rey a travaillé, à partir d’une enquête par questionnaire et la réalisation d’entretiens, sur les représentations de la démocratie développées par les militants du Parti socialiste français, aussi bien à propos du fonctionnement interne du parti qu’à propos de l’ensemble de la société ».
Afin d’essayer de contrecarrer les effets d’inhibition produits par l’interrogation sur la définition de la notion de démocratie, dans le cadre d’une situation qui pouvait elle-même être inhibante pour des personnes faiblement dotées en ressources scolaires (le face-à-face avec le chercheur, l’effet étant toutefois atténué dans notre cas dans la mesure où nous étions bien plus considérée comme une jeune étudiante que comme une « chercheuse » ou une « universitaire » ou encore une « intellectuelle »), nous nous efforcions de mettre nos interlocuteurs embarrassés à l’aise en leur faisant ressentir que nous n’attendions pas la définition de la démocratie, comme s’il existait une définition juste et des définitions fausses, mais l’idée qu’eux-mêmes se faisaient de celle-ci.
Dans un travail d’enquête mené dans le cadre de la réalisation de notre mémoire de fin d’études sur l’engagement associatif, nous avons fait des entretiens auprès de plusieurs militants de Ras l’Front. Ils font alors tous part de leur ambition de faire usage de procédures de décision alternatives au vote, de renoncer à l’application du principe majoritaire et de leur fonctionnement « au consensus » (PERNOT Hélène, 1997, Militantisme moral et estime de soi. Enquête auprès de vingt militants associatifs, mémoire de fin d’études IEP, sous la dir. de Paul Bacot, Université Lumière Lyon 2). Sur le cas d’AC !, voir MOUCHARD 2002.