La question du rapport moyens/fins est une question classique dans la théorie révolutionnaire et dans le débat sur la transformation sociale. Les réponses fournies à cette question par les mouvements révolutionnaires varient. Philippe Corcuff identifie deux pôles : le pôle anarchiste, au sein duquel tendent à être défendues « la continuité et l’identité entre les fins et les moyens », dans une perspective plutôt kantienne, et le pôle bolchevique, représenté notamment par la pensée de Lénine ou celle de Trotsky, au sein duquel tend à être défendue l’« hétérogénéité forte des moyens et des fins, c’est-à-dire que presque tous les moyens sont bons pour aboutir aux fins recherchées », la perspective étant dans ce cas plutôt machiavélienne (CORCUFF 2003c, p. 102-103). Dans Leur morale et la nôtre, Trotsky constate que « la démocratie ne s’est pas établie par des méthodes démocratiques, loin de là » 89 . Daniel Colson, dans son Petit lexique philosophique de l’anarchisme, résume l’orientation anarchiste sur la question fins/moyens dans la transformation sociale en ces termes : « l’anarchisme refuse la distinction utilitariste et machiavélique entre fin et moyens (la fin ‘idéale’ justifiant les moyens les plus répugnants ou les plus contraignants) et, surtout, le type de maîtrise du temps que cette distinction suppose (stratégie à long terme s’opérant à travers une série de manipulations et de manœuvres à court et moyen terme). Pour la pensée et la pratique libertaire, la fin est nécessairement contenue dans les moyens. L’objectif final étant entièrement contenu dans le moment présent » (COLSON 2001, p. 119-120). Le point qui structure dès l’origine l’opposition entre marxisme et anarchisme, c’est la question du rapport à l’État : les anarchistes s’opposent à la conception stratégique du changement révolutionnaire développée par le marxisme et le passage par la médiation étatique, cette voie étant considérée comme incompatible avec la fin émancipatrice visée. L’opposition entre les deux courants révolutionnaires se fixe aussi sur la conception autoritaire du fonctionnement du parti, autour du concept de « centralisme démocratique », développée dans Que faire ? par Lénine. Comme le résument Philippe Gottraux et Bernard Voutat : « les ‘anarchistes’ ont construit leurs pensées et pratiques autour de l’exigence éthico-politique de conciliation des moyens et des fins » (GOTTRAUX & VOUTAT 2003, p. 176-177). L’objectif d’émancipation ne saurait être atteint dans un mouvement, qui, au nom de l’efficacité, reproduirait les mécanismes de la domination qui structurent la société de classe. La tradition anarchiste fait des dominés les acteurs de leur propre libération, par la voie de l’auto-organisation. L’auto-organisation apparaît dans la pensée anarchiste à la fois comme le moyen d’atteindre l’émancipation et le but à atteindre, la réalisation de l’émancipation. Les deux auteurs insistent aussi sur le fait que le courant anarchiste n’est pas homogène et que la vigilance anti-bureaucratique varie au sein de celui-ci dans ses usages et dans les conséquences qui en sont tirées. Ils proposent alors une lecture des divisions du courant anarchiste en prenant comme fil la question stratégique et organisationnelle : « on pourrait distinguer un pôle qui, au nom du refus de la bureaucratisation, condamne plus ou moins explicitement toute visée stratégique et toute structuration organisationnelle un tant soit peu conséquente, et un pôle (politique et/ou syndical) qui cherche à répondre aux questions stratégiques et d’organisation de la lutte, tentant de concilier capacité d’intervention effective sur le réel, d’un côté, et respect de l’auto activité des dominés, de l’autre. L’ ‘anarchisme’ a toujours été (et est encore) travaillé par cette tension constitutive entre efficacité et démocratie, mais qui est inhérente, finalement, à toute lutte politique. » (p. 178).
P. 35, traduction française de Victor Serge, Les Éditions de la passion, nouv. éd. 1994.