La critique de la représentation comme dépossession

Si les fondateurs font le choix de l’organisation, et donc de la représentation, ils font aussi le pari de la conciliation entre organisation et autonomie et prennent alors en compte le risque de dépossession induit par le recours au mécanisme représentatif. Pierre Bourdieu indique que « l’usurpation est à l’état potentiel dans la délégation » : « le fait de parler pour, c’est-à-dire en faveur et au nom de quelqu’un, implique la propension à parler à la place » (BOURDIEU 1984, p. 51) 91 .

Dans la préface de l’ouvrage de Jean-Michel Denis sur les coordinations, Cornélius Castoriadis se demande si toute organisation collective durable est condamnée à la bureaucratisation et s’il est possible de concilier syndicat et autonomie. Il note que l’« on trouve dans les ‘conclusions’ de J.-M. Denis des formulations pouvant faire penser qu’à ses yeux autonomie et institution s’opposent irréductiblement », une idée que pour sa part il réfute. Il explique que les institutions telles que l’État, les syndicats et les partis, « sont justement perçues comme des institutions de l’hétéronomie » et que « les gens tirent de leur expérience la conclusion de ce que les institutions ne peuvent être que des institutions de l’hétéronomie – concrètement, bureaucratiques – que donc il est futile d’essayer d’en créer d’autres. Par là même, ils renforcent et consolident l’existence de ces institutions que leur action aurait pu mettre en question s’ils pensaient et se comportaient autrement » (préface, dans DENIS 1996, p. 13). On peut dire que les fondateurs de Sud-PTT ont fait le pari de la conciliation entre organisation et autonomie.

Dans les discours militants sur le risque de dépossession induit par le mécanisme représentatif, plusieurs logiques explicatives se trouvent mobilisées et elles croisent des logiques explicatives en usage dans les discours savants. Il est utile d’observer et d’analyser les manières dont les militants envisagent les mécanismes de dépossession dans la mesure où elles rejaillissent sur leurs conceptions du fonctionnement syndical et sur leurs pratiques militantes. On le verra dans le chapitre 4 de cette première partie consacré aux modes de fonctionnement mis en place, qui sont en partie liés aux analyses développées sur les mécanismes de dépossession.

Notes
91.

On peut encore une fois faire un parallèle entre les analyses de Pierre Bourdieu et celles de Robert Michels qui souligne lui aussi la logique usurpatrice contenue dans le mécanisme représentatif. Il écrit : « représenter signifie faire accepter, comme étant la volonté de la masse, ce qui n’est que volonté individuelle. […] Une représentation permanente équivaudra toujours à une hégémonie des représentants sur les représentés » (MICHELS 1971, p. 37 et 38). Cette idée de dépossession par la représentation était par ailleurs une idée fondatrice de la pensée de Rousseau sur la démocratie.