« La fédération Sud-PTT se doit d’avoir un mode de fonctionnement […] alliant la démocratie la plus large à un respect intransigeant de ses valeurs identitaires » énonce la charte identitaire du syndicat. Par ailleurs, « même la volonté démocratique la plus large ne peut aller jusqu’à tolérer des comportements visant à nier le droit d’individus ou de groupes au respect de leur dignité humaine et à leur droit à la différence ». La démocratie procédurale a ses limites et ainsi, les procédures démocratiques ne produisent des décisions démocratiques que dans la mesure où celles-ci ne sont pas contraires aux valeurs de Sud ou à des valeurs fondamentales plus larges. Les valeurs bornent la volonté de chacun mais aussi la volonté collective. Elles garantissent la préservation du bien commun et de l’intérêt collectif.
Le syndicat se construit en effet sur la base d’un ensemble de valeurs éthico-politiques sur lesquelles il existe un consensus minimal, relativement stabilisé, et qui ne peuvent être remises en cause, qui se trouvent placées hors du domaine du discutable. Ce sont les valeurs dans lesquelles se reconnaît la communauté et qui fondent son identité. Ces valeurs sont énoncées dans la charte et dans le nom même de l’organisation : solidarité (avec tous les « opprimés » et les « exploités »), unité (unité de tous les travailleurs) et démocratie (dans le rapport syndicat/salariés et dans les rapports internes à l’organisation). C’est aussi la dignité humaine et le respect des différences, notamment sexuelles et ethniques.
Bien entendu, la définition de ce qui constitue une valeur identitaire, une valeur fondatrice, n’est pas parfaitement clarifiée. Ce flou donne prise à l’émergence de controverses. Ensuite, et surtout, il peut y avoir consensus sur les principes, les valeurs, et dissensus sur leur interprétation.
La démocratie sudiste n’exclut pas le principe représentatif. Elle ne prévoit pas que l’ensemble des adhérents participent directement et en permanence à l’élaboration de la politique de l’organisation et à la gestion quotidienne de celle-ci. Ils choisissent en leur sein des représentants auxquels ils délèguent le pouvoir d’assurer en leur nom cette question quotidienne et une part du travail d’élaboration politique. De la même manière, le rôle du syndicat en tant que représentant des intérêts collectifs des salariés est affirmé. Pour autant, la démocratie sudiste n’est pas fondée exclusivement sur une logique de représentation et le principe d’autonomie, en lien avec une forme de démocratie directe, en constitue une des bases fondamentales. Les limites apportées au déploiement du mécanisme représentatif sont à la fois liées à un idéal de démocratie directe, qui tend à être perçue comme une forme de démocratie plus authentique, plus profonde que les autres, et la méfiance vis-à-vis de la délégation et de la tendance à la dépossession qu’elle inclurait nécessairement. On verra dans le chapitre 4 de cette première partie que les modes de fonctionnement ont été conçus de manière à répondre à cette double exigence, celle de favoriser l’exercice direct du pouvoir et celle de prémunir l’organisation contre les logiques de dépossession et de bureaucratisation qui la menacent en permanence. Le projet de démocratie développé par Sud-PTT est construit à partir d’éléments puisés du côté de différentes formes de démocratie, mais il ne réalise pas une synthèse de ces différents éléments qui le composent. Il ne forme pas, en s’appuyant sur différentes formes de démocratie, une autre forme de démocratie qui aurait ses logiques propres. Le projet est un projet de l’équilibre, équilibre entre différentes formes de démocratie éventuellement contradictoires entre elles, démocratie représentative et démocratie directe, mais aussi, bien que de manière moins nettement affirmée, entre démocratie agrégative et démocratie délibérative. En cela, il présente une part d’indétermination, d’inachevé. En évoquant un projet de l’équilibre, nous renvoyons au thème de l’« équilibration » et de la « balance » dans la pensée de Proudhon. Dans Théorie de la propriété, il évoque « la substitution du principe de la balance à celui de la synthèse ». Il explique : « j’avais cru jusqu’alors avec Hegel que les deux termes de l’antinomie, thèse, antithèse, devaient se résoudre en un terme supérieur, synthèse. Je me suis aperçu depuis que les termes antinomiques ne se résolvent pas plus que les pôles opposés d’une pile électrique ne se détruisent ; qu’ils ne sont pas seulement indestructibles ; qu’ils sont cause génératrice du mouvement, de la vie, du progrès ; que le problème consiste à trouver, non leur fusion, qui serait la mort, mais leur équilibre, équilibre sans cesse instable, variable selon le développement même des sociétés » 107 .
Nous reprenons cette idée des réflexions produites par Philippe Corcuff sur la pensée de Proudhon. Il pointe les déplacements de celle-ci sur la question de la propriété et notamment le déplacement de la perspective hégélienne de la synthèse à « une pensée de l’équilibre entre des tensions irréductibles » (CORCUFF 2003b, p. 59).