Agir stratégique/agir normatif

En France, la sociologie des organisations est dominée par ce qu’on pourrait appeler l’« école française de la sociologie des organisations », représentée par Michel Crozier et Erhard Friedberg, qui développe une analyse stratégique de l’organisation (CROZIER 1963 ; CROZIER & FRIEDBERG 1977 ; FRIEDBERG 1993 ; pour une présentation synthétique de cette approche, voir LAFAYE 1996, p. 40-50). Le cadre d’analyse des organisations qu’ils ont élaboré a connu des évolutions au fil des années, mais on peut repérer une permanence sur le plan des postulats et des concepts qui le structurent. Développée dans ce cadre, l’observation est attentive aux relations de pouvoir qui se nouent au sein des organisations. Le pouvoir dont disposent les acteurs n’est pas lié à leur position hiérarchique dans l’organisation mais à leur capacité à se saisir des sources d’incertitude qui s’y trouvent. Ils disposent d’une marge de liberté dans l’organisation et ils l’emploient à acquérir du pouvoir et donc à satisfaire leurs intérêts propres. Ils développent des stratégies dont l’élaboration est liée au contexte organisationnel dans lequel ils sont insérés. Se nouent ainsi des jeux d’acteurs et l’organisation est envisagée comme un système formé par ces jeux stratégiques.

Pierre-Éric Tixier inscrit, de manière toutefois non exclusive, son analyse du fonctionnement de la CFDT dans ce type d’approche : il s’emploie à montrer les relations de pouvoir entre les différents groupes d’acteurs au sein du syndicat, à repérer leurs stratégies, à dévoiler leurs intérêts, à décrire les jeux d’acteurs. Il présente l’approche qu’il développe dans l’introduction de son ouvrage en ces termes : « il s’agit d’expliciter les processus cachés à l’œuvre dans les fonctionnements syndicaux : les jeux, les effets pervers, les relations avec les travailleurs et les rationalités qui les sous-tendent […] depuis le niveau de l’entreprise jusqu’au sommet stratégique de l’organisation syndicale – la confédération – en les situant par rapport à la société » (p. 19). On retrouve le même type d’approche, bien que moins explicitement déployée, dans le travail de Gérard Adam : « comme toute organisation, le syndicat est un lieu d’affrontement entre des pouvoirs. L’enjeu de son fonctionnement est simple. Il se résume à une question : qui commande ? » (ADAM 1983, p. 33).

Plutôt que l’action orientée par des intérêts, nous avons souhaité ici orienter le regard sur l’action orientée selon des normes 108 . Il ne s’agit pas ici de disqualifier l’approche stratégique mais d’en admettre la pertinence relative. L’une et l’autre approches sont pertinentes, plus ou moins selon les objets auxquels elles s’appliquent, chacune produit des effets de connaissance qui lui sont propres. Il existe toutefois un point commun entre l’agir stratégique (dans le sens de la sociologie crozérienne) et l’agir normatif. Ce point commun, c’est l’intentionnalité. Ce qui est visé par les intentions diffère néanmoins d’un cas à l’autre. Dans le premier cas, le but visé est l’élargissement des zones de pouvoir de l’individu alors que dans le second, c’est la satisfaction d’une exigence collective liée à une forme de bien commun 109 .

En aucun cas l’agir stratégique ni l’agir normatif ne peuvent rendre compte de toutes les situations et de tous les comportements observables. Le choix d’une approche implique ainsi nécessairement d’ignorer une partie de la réalité. Cet éclairage partiel ne pose pas de problème à partir du moment où nous ne prétendons pas lui accorder une validité universelle. Dans son ouvrage L’homme pluriel, Bernard Lahire invite à ne pas se laisser tenter par la généralisation abusive. Il explique : « l’étude du monde social nous apprend qu’il n’existe pas un modèle d’acteur ou d’action mais des types très variables d’acteur et d’action – historiquement, socialement, géographiquement – que nous ne pouvons pas prétendre à l’universelle pertinence des concepts sociologiques » (LAHIRE 1998, p. 241). Il poursuit : « il en va des théories de l’action, de la cognition ou de la pratique comme de n’importe quel outil : aucune n’est adéquate ou pertinente quel que soit le type d’action considéré. Elles ne parlent pas toutes de la même façon de la réalité sociale et ne parlent pas toutes des mêmes réalités sociales » (p. 242).

Dans le cadre du fonctionnement syndical, le concept d’agir selon des normes nous a semblé pertinent. Nous considérons qu’analyser le fonctionnement syndical à partir de ce concept permet de produire une construction « plausible » et éclairante de la réalité (LAHIRE 1998, p. 246). Cette approche permet aussi de prendre au sérieux l’ambition de démocratie affirmée dans les discours militants. Mais nous admettons par ailleurs les implications de ce choix et les découpages des réalités observées qu’il induit nécessairement. Adopter l’agir normatif comme angle de vue permet de saisir certaines réalités, mais conduit aussi à en ignorer d’autres. L’analyse proposée ici ne prétend donc pas à rendre compte de manière exhaustive des réalités syndicales et du fonctionnement de l’organisation syndicale.

Notes
108.

Dans l’agir normatif tel qu’il est envisagé ici, nous renvoyons à des normes légitimes, exprimant des intérêts universalisables. Dans Raison et légitimité, Habermas distingue « les normes susceptibles d’une justification des normes qui stabilisent des rapports de forces. Il écrit : « Dans la mesure où les normes expriment des intérêts universalisables, elles reposent sur un consensus rationnel (ou elles trouveraient un tel consensus si une discussion pratique pouvait avoir lieu). Dans la mesure où les normes règlent des intérêts non universalisables, elles reposent sur la force. Nous parlons alors de puissance normative » (HABERMAS 1978, p. 153-154). A partir de là, on peut distinguer une normativité de type idéologique, au service d’une domination, et une normativité légitime, qui n’est pas liée à la domination mais à la justice, et qui nous intéresse ici. Voir aussi CORCUFF & LAFAYE 1996.

109.

Des sociologues ont pensé l’articulation entre agir stratégique et agir normatif. Le Groupe d’études machiavéliennes du CERIEP de Lyon a cherché à modéliser un régime d’action tactique-stratégique (voir CORCUFF 1994). Le modèle a notamment été mis en application dans le cadre d’une analyse du processus de décision de la construction de la gare de TGV Lyon-Satolas (CORCUFF & SANIER 2000). Dans le régime tactique-stratégique, les acteurs sont dotés « d’un espace de calcul liant trois pôles : un horizon stratégique lointain associé à un intérêt collectif publiquement justifiable, des scènes publiques, où des contraintes pèsent sur l’argumentable, et des scènes plus ‘officieuses’, au sein desquelles les moyens et les arguments utilisés sont plus flexibles. Dans une telle logique, il s’agit souvent pour les acteurs de saisir l’occasion afin de faire advenir, à travers des tractations non nécessairement justifiables, un bien commun envisagé comme horizon, lui-même redéfinissable en cours d’action » (CORCUFF & SANIER 2000).