L’organisation syndicale est ici envisagée comme un « montage composite ». L’idée de montage composite renvoie à une situation de pluralité normative. Les normes en usage au sein de l’organisation ne sont pas exclusivement des normes de démocratie.
La sociologie des organisations et les recherches empiriques auxquelles elle a donné lieu ont abouti au constat d’une nécessaire relativisation de la cohérence organisationnelle et à l’élaboration d’une vision complexe, conflictuelle, de l’organisation qui ne doit pas être envisagée comme « un ensemble de rouages et de mécanismes agencés et mus par une seule rationalité », mais plutôt comme un « contexte où se rencontrent, s’affrontent et s’ajustent des rationalités et comportements multiples et éventuellement contradictoires » (FRIEDBERG 1992, p. 361) 110 .
Pour appréhender cette complexité organisationnelle, nous nous sommes alors intéressée à des expériences d’importation sur le terrain des organisations de cadres d’analyse fabriqués sur d’autres terrains, et plus précisément à l’importation sur le terrain des organisations de la sociologie de la justification (intégrée dans une sociologique plus large des régimes d’action) initiée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot. Dans cette perspective, les organisations sont « traitées non comme des entités unifiées caractérisées par référence à des sphères d’activité, des systèmes d’acteurs ou des champs, mais comme des montages composites comportant des dispositifs relevant de différents mondes » (BOLTANSKI & THÉVENOT 1991, p. 32 ; voir aussi LAFAYE 1996, p. 89-96). Elles sont le lieu de passages, d’articulations et de tensions entre des logiques multiples. Dans leur ouvrage Les Économies de la grandeur, les deux auteurs ont notamment dégagé, à partir de l’étude de manuels et de guides pratiques à l’usage des entreprises, mais aussi de l’étude de textes de philosophie politique, plusieurs registres de conduite et de justification ajustés à la diversité des situations auxquelles sont susceptibles d’être confrontés les acteurs de l’entreprise et rattachés aux différentes conceptions de la justice valables dans notre société (BOLTANSKI & THÉVENOT 1991). Ils en identifient six : la justification inspirée (fondée sur l’inventivité, l’imagination, la spontanéité), la justification domestique (fondée sur la tradition et la confiance), la justification civique (fondée sur la volonté générale et l’égalité), la justification du renom (fondée sur la reconnaissance du plus grand nombre et le crédit accordé par l’opinion), la justification marchande (fondée sur les règles du marché, la capacité à satisfaire une demande) et la justification industrielle (fondée sur l’efficacité, la prévisibilité et la productivité). Nous nous sommes appuyée sur ce modèle pour identifier les formes de normativité en usage dans l’organisation syndicale et les logiques de fonctionnement qui y sont associées, tout en adaptant les définitions à la réalité observée.
Cette perspective d’analyse de l’organisation comme montage composite est notamment déployée par Claudette Lafaye dans le cadre d’une étude des relations entre acteurs au sein d’une administration municipale, et plus précisément des situations de dispute (LAFAYE 1990). Elle l’est aussi par Emmanuelle Marchal, cette fois-ci dans le cadre d’une étude de l’entreprise associative (MARCHAL 1992). Elle observe et analyse comment ce type d’organisation articule le calcul économique (logique conforme à son rôle d’entreprise) et le désintéressement (conforme à son rôle de groupement civique, d’association). Elle ajoute même une troisième modalité de fonctionnement, l’organisation pouvant aussi se présenter comme un groupement « domestique ». Jean-Louis Derouet fait quant à lui fonctionner cette approche dans le cadre d’un travail sur l’école (DEROUET 1992). Il montre comment l’école a évolué d’un univers de justification simple à un univers de justification complexe, dans lequel les principes de justification en usage sont multiples.
La réflexion sur le caractère composite des organisations est ouverte par Weber lui-même dans Économie et société (WEBER 1995). Il indique que les organisations empiriques mêlent en leur sein plusieurs formes de légitimité (rationnelle-légale, traditionnelle, charismatique), qu’elles composent avec ces trois formes légitimité. Il ne s’engage pour autant pas dans la voie de l’analyse de leur coexistence pratique et des tensions éventuelles qui en résultent.