Démocratie, efficacité, communauté

Dans l’organisation syndicale étudiée, il y a trois logiques normatives en usage : une logique de démocratie, une logique d’efficacité et enfin une logique communautaire.

La question de la pluralité normative dans les travaux existants

Dans les travaux existants sur les organisations syndicales, l’idée d’hétérogénéité normative n’est pas absente. Ainsi, par exemple, Sabine Erbès-Seguin, dans son étude sur ladémocratie dans les syndicats(ERBÈS-SEGUIN 1971), prend en compte la pluralité normative au sein du syndicat, sans mobiliser une sociologie de la justification encore inexistante. Elle construit trois « modèles de comportement organisationnel » plus ou moins participatifs et articulant impératif d’efficacité et impératif de démocratie selon des configurations diverses : 1/ un modèle de comportement « pragmatique à faible charge mobilisante, cherchant très peu à engager la base et considérant que l’action interne est avant tout instrumentale, c’est-à-dire destinée à accroître l’efficacité externe et immédiate de l’action » (p. 54-55) ; 2/ le deuxième modèle « technocratique » formalise le comportement de militants « qui pratiquent un syndicalisme d’entraînement » et « pensent que la mobilisation doit être dirigée et se fonder sur une explication claire de la situation » (p. 55) ; 3/ le troisième modèle est le plus participatif et formalise le comportement de militants qui « considèrent que l’action interne est d’abord affaire de discussion et de participation » et qui « attribuent le plus volontiers l’inefficacité syndicale à un partage insuffisant des responsabilités » (p. 55).

Philippe Corcuff, dans son travail d’analyse d’un syndicat CFDT de cheminots, mobilise quant à lui la problématique des formalisations légitimes du lien social formulée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot, pour « cerner quelques-unes des modalités de la diversité des formes de l’investissement syndical ». Il indique que « le travail syndical peut notamment se vivre, se dire et se pratiquer à travers trois couples d’oppositions, renvoyant eux-mêmes à trois formalisations différentes du lien social, dont historiquement l’univers syndical tend à constituer un montage composite » (CORCUFF 1991, p. 355). Ces trois formalisations, ce sont : une formalisation industrielle ou technique, une formalisation civique et une formalisation domestique. Quant aux trois couples d’oppositions, ce sont le couple efficacité/démocratie tout d’abord, puis le couple efficacité/liens de confiance et enfin le couple travail de proximité/intérêts généraux. Philippe Corcuff montre bien comment la multi-dimensionnalité du travail syndical peut générer des tensions et que l’articulation des différentes logiques de fonctionnement peut se révéler problématique. Plus récemment, Fabien Granjon a étudié le « néo-militantisme », en mobilisant comme outil analytique le modèle de la justification et en intégrant par ailleurs les apports de Luc Boltanski et Ève Chiapello qui ont modélisé une nouvelle cité, la cité « par projet » (GRANJON 2001). Tout en observant, dans l’action et le fonctionnement des nouveaux mouvements militants, la prégnance de la normativité « connexionniste » (associée à la cité par projet), il souligne la pluralité normative existant en leur sein.

Les observations réalisées ont conduit à établir que trois formes de normativité coexistent au sein du syndicat : une normativité de type démocratique, mais aussi une normativité de type industriel et enfin une normativité de type communautaire.