Le conflit démocratie/efficacité

La satisfaction simultanée de l’exigence d’efficacité et de l’exigence de démocratie peut être difficile en pratique et le conflit entre ces deux formes de normativité est un conflit récurrent dans le quotidien syndical. La satisfaction de l’exigence d’efficacité exige un suivi des compétences, bien peu compatible avec les règles de rotation et de limitation des mandats. Elle exige aussi une rapidité décisionnelle peu compatible avec les lenteurs de la décision démocratique, la nécessité de prendre le temps de réunir le plus grand nombre et de prendre le temps de la discussion.

Les observations réalisées convergent avec celles faites par Philippe Corcuff dans son étude d’un syndicat de cheminots CFDT. Il indique « [avoir] rencontré cette tension [entre une formalisation industrielle ou technique et une formalisation civique] de manière récurrente dans les débats de bureau, de conseil syndical et d’assemblée générale, tant quand il s’agit d’établir un ‘bilan’ des activités passées que quand il s’agit d’élaborer de nouveaux ‘objectifs’ ». Il poursuit : « trouver un compromis entre le nécessaire élargissement de ‘la participation du plus grand nombre d’adhérents et de travailleurs à la décision collective’ et l’amélioration de ‘l’efficacité de l’organisation’, et donc de ‘ses résultats’, apparaît ainsi toujours difficile. Combien de fois également des dirigeants du syndicat n’ont-ils pas essuyé les critiques de militants se plaignant du caractère ‘non démocratique’ de telle décision ou de telle action à laquelle ils n’avaient pas été associés, ces mêmes dirigeants se justifiant de ces ‘imperfections’ au nom de ‘l’urgence’ et de ‘l’efficacité’ de l’action » (CORCUFF 1991, p. 355).

Robert Michels ouvre déjà la voie en 1911 à une analyse des tensions entre efficacité et démocratie dans l’organisation militante, le rapport conflictuel entre ces deux logiques constitue d’ailleurs la trame de son analyse (MICHELS 1971). Le défaut de celle-ci est d’appréhender les phénomènes de bureaucratisation et l’apparition d’oligarchies comme quasi inéluctables et de ne pas envisager le couple démocratie/efficacité comme constitutif du fonctionnement quotidien de l’organisation.

Les difficultés de l’articulation entre démocratie et efficacité ont aussi été étudiées par Renaud Sainsaulieu, en collaboration avec Pierre-Éric Tixier et Marie-Odile Marty (SAINSAULIEU, TIXIER & MARTY 1983). Ils ont analysé des expériences d’introduction d’un fonctionnement collectif, fondé sur une norme démocratique (avec une dominante de démocratie directe), dans des organisations de production de types divers (coopératives de production, associations, kibboutzim, entreprises autogérées, etc.).

Dans les représentations militantes, démocratie et efficacité, si elles sont constituées comme deux exigences s’imposant à l’organisation syndicale, tendent néanmoins à être perçues comme peu compatibles. Un fondateur explique ainsi dans le cadre d’un entretien : « on a essayé pas à pas d’inventer quelque chose qui visait l’efficacité, sans s’illusionner sur le fait que c’est bien au nom de l’efficacité qu’on militarise le travail etc. Tout en essayant de garder un vrai souci démocratique » (Max, fondateur, entretien).

Paul a été syndiqué pendant plusieurs années à la CGT. Il conserve l’image d’une organisation efficace comme il l’indique dans l’extrait suivant, en ajoutant que l’efficacité syndicale présente un « coût » démocratique :