La variation des équilibres dans le temps

Toutes les exigences normatives ne sont pas mises sur le même plan et une hiérarchisation s’opère donc entre elles. On peut à partir de là s’interroger sur la stabilité de ces hiérarchies et ouvrir la réflexion sur la variation des équilibres dans le temps.

Les analyses évolutionnistes

Un certain nombre de travaux existants font état de l’emprise croissante de la logique d’efficacité dans le fonctionnement des organisations à visée démocratique. Nous en présentons deux ici, celui de Robert Michels et celui de Albert Meister, qui développent chacun des perspectives assez proches. Les intentions démocratiques fixées au départ seraient inéluctablement vouées à disparaître au profit d’un impératif d’efficacité.

Pour Robert Michels, une des « causes déterminantes » de la loi d’airain de l’oligarchie et donc du mouvement vers la disparition de la démocratie dans les organisations militantes, ce sont les impératifs « d’ordre technique et administratif ». Ils entraînent une division du travail et une centralisation de plus en plus poussée au sein de l’organisation et donc la réduction progressive de l’espace accordé à la démocratie. La complexification des tâches qui incombent à l’organisation conduit à réduire l’accessibilité des responsabilités syndicales et induit une tendance à la professionnalisation militante.

Dans son ouvrage sur la participation dans les associations, Albert Meister pose le « problème du pouvoir » (MEISTER 1974, p. 189). Il propose une vision évolutionniste de l’organisation dont le caractère démocratique serait voué mécaniquement à disparaître. Il établit ainsi un lien entre le mode de fonctionnement de l’organisation et son degré de développement. Son propos s’appuie sur une série de monographies réalisées dans des communautés de travail, des coopératives, des groupes de loisirs en milieu rural, des cités coopératives d’habitation. Le point commun à tous ces groupes étant leur ambition démocratique : « au-delà de leurs fonctions économiques différentes, ils avaient à l’origine la volonté très nette de créer, en réaction contre leur environnement, des cellules de vie démocratique, de créer ou de respecter l’égalité entre leurs membres, et de se fonder sur une participation maximum de ceux-ci et sur la démocratie directe. Mais différents facteurs ont empêché ces espoirs de se réaliser » (p. 191).

À partir de là, il identifie les différents stades de la vie de ces groupes. Le premier stade, « de conquête » est celui de la création, de l’enthousiasme, de la démocratie directe et du purisme : « les décisions sont prises par l’assemblée de tous les membres et portent sur tous les problèmes posés à la collectivité » (p. 193). Il ajoute que l’activité économique souffre de cet excès de démocratie, source d’inefficacité. Le deuxième stade est celui de la « consolidation économique » et d’une démocratie déléguée : un resserrement des activités s’opère alors sur les activités économiques, mais aussi une stratification, les dirigeants se coupent peu à peu de la base, le contrôle s’affaiblit, la rotation des responsabilités aussi, la concentration des responsabilités entre les mains des organes exécutifs s’accroît, des spécialistes apparaissent. « On assiste alors à un renforcement du noyau central et à l’apparition d’un nouveau type de démocratie, la démocratie déléguée » (p. 200). Le troisième stade est celui de la « coexistence ». Il est marqué par l’extension de la démocratie déléguée, l’alignement progressif sur les valeurs reniées au départ, l’augmentation de la taille et la diminution de la cohésion du groupe, la progression de la délégation d’autorité. Le développement de l’entreprise et l’organisation rationnelle de la production creuse un fossé entre ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés. Enfin, le quatrième stade est celui du « pouvoir des administrateurs » (ou technocrates, experts). C’est aussi celui de la disparition de la démocratie. Après être passé du législatif à l’exécutif, le pouvoir passe de l’exécutif à l’administratif. C’est le pouvoir des technocrates sur les représentants élus. « À ce stade, les groupes ont cessé de respecter le schéma démocratique qu’ils s’étaient donné à l’origine et, bien qu’aucune modification ne se soit inscrite dans leurs statuts juridiques, le pouvoir effectif a cessé d’être entre les mains des membres ou de leurs représentants » (p. 211-212).

Albert Meister s’inscrit ainsi dans le prolongement des analyses développées par Robert Michels, une « convergence » qu’il souligne d’ailleurs lui-même. Et il ajoute : « cette convergence renforce mon opinion qu’une généralisation de ces résultats de recherche est possible, et l’espoir que l’on pourra un jour élaborer une sorte de modèle, de paradigme, de l’évolution de la démocratie dans les associations » (p. 213). Toutefois, les constats établis par Robert Michels sur le destin de la démocratie dans les organisations ne sont pas radicalement pessimistes. Il ouvre en effet la voie, avec la prise en compte du travail critique, d’un retour vers la démocratie, cet élément demeurant toutefois très secondaire dans son analyse. La tendance à la bureaucratisation rencontrerait ainsi une tendance aux effets inverses, la tendance à la critique, produit d’une socialisation démocratique. La démocratie produirait alors les conditions de son existence en formant les individus à la critique : « le propre de la démocratie en général, de celle du mouvement ouvrier en particulier, est en effet de fortifier et d’exciter chez les individus l’aptitude intellectuelle à la critique et au contrôle » (p. 301). Ainsi, il voit dans les mouvements de refus de la corruption de la démocratie, dans les luttes qui ressurgissent régulièrement contre l’oligarchie, un moyen de faire finalement exister la démocratie : « la démocratie est […] un trésor que personne ne pourra jamais mettre à jour. Mais en poursuivant les recherches et en fouillant infatigablement pour trouver l’introuvable, on n’en accomplira pas moins un travail profitable et fécond pour la démocratie » (p. 300).

On peut à partir de là faire le lien avec l’analyse développée par Guy Groux et René Mouriaux qui parlent de cycles de relance de l’activité démocratique. Dans le cadre de leur étude de la CGT, ils indiquent : « de la même façon que l’histoire de la CGT est ponctuée de cycles de crises, elle l’est de cycles où alternent au stade des stratégies, ‘velléités démocratiques’ et rigidification » (GROUX & MOURIAUX 1992, p. 229). Ils repèrent ainsi dans l’histoire de la centrale des cycles de « relancée de l’activité démocratique ». Ils illustrent leur propos avec l’extrait d’un discours de Benoît Frachon en 1951 : « organiser la participation des syndiqués aux assemblées, à la vie de leur syndicat, n’est pas une chose formelle. Nous ne vous demandons pas d’y veiller pour satisfaire à un rite. C’est une nécessité absolue ». Ils reprennent ensuite un extrait d’un discours de Henri Krasucki, produit quarante ans après dans un document présenté au conseil confédéral national de juin 1991 : « on a commencé au lieu de faire à la place des gens, de faire avec eux. Au lieu de décider et de penser à quelques-uns, on a appelé tout le monde à penser et décider ensemble ». L’idée de cycles de relance de l’activité démocratique nous semble intéressante dans la mesure où elle ouvre la voie à l’analyse de la variation dans le temps des équilibres entre les exigences normatives, tout en rompant avec le déterminisme et l’évolutionnisme des analyses développées par Albert Meister, mais aussi, malgré quelques nuances, par celles de Robert Michels.