La période de création initiale : une exigence de démocratie mise au second plan

Appliquée au cas de Sud-PTT, la question de la variation des équilibres semble avoir une certaine pertinence. Selon les périodes, les exigences de démocratie pourraient donc plus ou moins peser dans le fonctionnement du syndicat. Nous employons le conditionnel pour indiquer la prudence avec laquelle cette idée doit être envisagée. Les éléments sur lesquelles elle s’appuie sont trop limités pour permettre de la formuler avec plus d’assurance.

À partir des récits militants qui ont été recueillis sur la période de création initiale du syndicat, il semble que pendant cette période, l’exigence de démocratie a pu être placée au second plan, maintenue comme visée lointaine, mais avec une prévalence immédiate de la logique d’efficacité et de la logique communautaire.

Interrogée sur les ambitions de démocratie affirmées au moment de la fondation de Sud, une militante fondatrice indique un décalage entre les discours initiaux et le fonctionnement effectif de la fédération. Si le principe d’autonomie des syndicats était affirmé et occupait une place centrale dans les discours, le fonctionnement fédéral a été dans les faits, pendant les premières années au moins, plutôt centralisé.

Le fait de souligner le décalage entre les ambitions affirmées dans le discours et le fonctionnement effectif ne revient pas à faire de ce discours un voile dissimulant des intentions cachées, un discours inauthentique. Ce sont les conditions pratiques dans lesquelles fonctionnait la fédération qui ont conduit à cette centralisation, notamment l’urgence et la centralisation de l’entreprise.

On peut effectivement envisager le fait que pendant la période de création initiale, les exigences d’efficacité ont pu être privilégiées par rapport aux exigences de démocratie. La période des débuts, c’est un peu le temps du combat, de l’adversité. Le syndicat n’a pas de moyens, ni matériels, ni financiers ; les militants militent uniquement sur leur temps libre, ceci au moins jusqu’en mars 1989. C’est une période de lutte pour l’existence et pour la reconnaissance du syndicat. À peine la création effective, les militants s’engagent dans la préparation des élections professionnelles. Des scores obtenus à cette élection dépend l’avenir de l’organisation. C’est un enjeu essentiel. Les conditions difficiles des débuts ont pu conduire parfois à un décalage entre les moyens employés et les fins visées, avec le privilège accordé à l’efficacité de l’action.

Par ailleurs, on peut aussi envisager le fait que pendant la période de création initiale, les liens entre les militants fondateurs étaient très forts, marqués par la confiance. Les collectifs, au niveau fédéral comme au niveau local, tendaient à fonctionner selon une logique fusionnelle, avec un enthousiasme collectif et une intercompréhension immédiate, une situation dans laquelle les exigences de démocratie pouvaient alors sembler peu ajustées, les procédures démocratiques de débat et de décision inutiles.

On peut lire, dans la résolution Fonctionnement adoptée lors du cinquième congrès fédéral (1999), dans un paragraphe consacré au fonctionnement des syndicats : « on ne peut plus fonctionner dans des cadres informels basés sur la confiance. Dans chaque syndicat, des structures qui permettent et garantissent le débat pour tous les adhérents doivent se mettre en place ». La nécessité de mettre en place et de fonctionner collectivement, sur la base de dispositifs démocratiques s’imposerait de plus en plus au fur et à mesure du développement de l’organisation, de l’arrivée de nouveaux adhérents et du dépassement du stade organisationnel convivial, où le collectif est un milieu d’inter-connaissance forte dans lequel les personnes se connaissent bien et entretiennent des rapports de confiance, ce qui peut alors conférer un caractère superflu, voire déplacé, à la formalisation démocratique.

On retrouve une idée similaire dans un discours produit en entretien par une militante fondatrice à propos de la nouvelle génération militante qui a accédé aux responsabilités fédérales du fait de l’application de la règle de rotation :

On repère dans cette interprétation les indices d’un basculement, du fait d’un changement opéré au niveau des acteurs, de leurs ressources et de leurs relations, entre un fonctionnement collectif à tendances plutôt communautaires et orienté vers l’efficacité vers un fonctionnement collectif à tendances plus démocratiques. L’arrivée de nouvelles générations militantes engagerait une recomposition des exigences qui pèsent sur le fonctionnement de l’organisation.

Il semble sur ce point intéressant de faire un parallèle avec le travail mené par Laurent Douzou sur le fonctionnement des mouvements de Résistance en France pendant la deuxième guerre mondiale (DOUZOU 2001). Il étudie la question de la décision au sein de ces mouvements et pose la question de l’existence de « la démocratie sans le vote ». Voici comment il formule l’interrogation centrale qui guide son analyse : « comment se peut-il qu’en période de lutte clandestine, quand l’exercice codifié de la démocratie était entravé, les directions de la Résistance […] aient pu disposer d’une légitimité suffisante pour pouvoir prendre souverainement – dans toutes les acceptions du terme – des décisions d’une extrême gravité – militairement – ou d’une portée considérable – politiquement – sans que ce processus soit, dans l’instant ou ultérieurement, attaqué ? Ou, pour formuler les choses autrement, comment penser une démocratie clandestine alors même que la condition sine qua non de l’exercice de la liberté paraît être le débat mené au grand jour dans la transparence et sanctionné par un vote ? » (p. 57-58). Il nous semble que la non-mise en cause des décisions prises par les dirigeants de la Résistance française, malgré le fait que ces dirigeants n’aient pas été désignés à l’issue d’une procédure démocratique, à l’issue d’un vote, est liée au fait que la légitimité dont ils jouissaient alors n’était pas une légitimité de type démocratique 113 . Plus généralement, la norme démocratique ne constituait pas une norme pertinente dans l’immédiat du combat quotidien. Il était admis que les exigences de démocratie soient sacrifiées à la réussite du combat engagé. La reconnaissance du chef et la légitimité qui lui était alors accordée étaient alors plutôt de type communautaire et liés à une norme d’efficacité. Laurent Douzou note que ces chefs « naturels » étaient aussi les plus anciens, « ils avaient en commun d’avoir, les premiers, pensé une action et cherché à rallier à eux des gens » (p. 60). Ils étaient ceux qui disposaient des compétences spécifiques exigées par la nature du combat à diriger, sachant que « le combat clandestin ne requérait pas les mêmes qualités que celui des temps paisibles » (p. 61). Ils bénéficiaient d’une confiance de la part de leurs « subordonnés », liée à la fois à leur ancienneté et à la compétence qui leur était reconnue pour prendre les « bonnes » décisions.

Selon les circonstances dans lesquelles évolue une organisation, la norme de démocratie peut donc être plus ou moins active et contribuer plus ou moins effectivement à définir les modes de fonctionnement et les pratiques en son sein.

Quel est l’intérêt d’envisager l’organisation syndicale comme un espace travaillé par des exigences normatives multiples ? Il nous semble que ce type de lecture de l’organisation ouvre des perspectives intéressantes pour l’analyse. Il engage tout d’abord un dépassement de l’opposition entre démocratie et absence de démocratie et l’ouverture vers une analyse de la démocratie dans ses rapports de tension et d’articulation avec les autres exigences qui pèsent sur l’organisation syndicale (une analyse des « tendances à la démocratie dans les syndicats », selon l’idée formulée par Sabine Erbès-Seguin). Elle éclaire ainsi une des difficultés de la pratique de la démocratie dans l’organisation syndicale, liée à l’existence de plusieurs formes de normativité qui peuvent se révéler concurrentes. Par ailleurs, cette appréhension de l’organisation comme montage composite ouvre la voie à une analyse comparative des organisations syndicales, partant de l’hypothèse que, de l’une à l’autre, les équilibres entre les différentes logiques d’action varient, mais aussi, à l’intérieur d’une même organisation, selon les moments. Elle permet enfin de produire une analyse des transformations organisationnelles à partir du fil de la recomposition des exigences normatives.

Notes
113.

Il nous semble d’ailleurs que c’est ce que Laurent Douzou montre dans son article, sans pour autant en formuler explicitement l’idée. Il écrit d’ailleurs, sans développer le propos : « La question de démocratie interne qui se pose au plan théorique était, en fait, inopérante en pratique » (p. 65).