Les analystes qui s’intéressent au « renouveau » de la contestation sociale perceptible depuis la fin des années 1980 constituent les formes organisationnelles comme l’un des axes de ce renouveau (voir par exemple FILLIEULE & PÉCHU 1993 ; Mouvements 1999 ; NEVEU 2000 ; SOMMIER 2001). Dans un article de synthèse sur la question, Lilian Mathieu explique que « les récentes mobilisations ne sont pas seulement porteuses d’enjeux et de modes d’action relativement inédits, mais également d’une conception novatrice du militantisme. Celle-ci s’inscrit dans un contexte persistant de désenchantement à l’égard des formes les plus institutionnelles ou organisées de l’action politique » (MATHIEU 1999, p. 41). Il pointe la constitution de mouvements récents selon des « modalités organisationnelles innovantes » et précise que « celles-ci visent notamment à promouvoir une meilleure transparence de décision et une plus grande démocratie dans les procédures de délégation et de mandatement. Contre les tendances à l’autonomisation des instances dirigeantes – suspectées de conduire les représentants à faire primer leurs intérêts individuels sur ceux de la ‘base’ qui les a choisis pour la représenter – et à la personnalisation des postes de pouvoir, des dispositifs visant à assurer un meilleur contrôle des leaders et à permettre l’égale expression de tous se sont développés. […] La rotation des dirigeants, le refus des permanents salariés, une plus grande exigence d’unanimité dans les prises de décision sont d’autres exemples de telles ‘technologies de sauvegarde démocratique’ » (p. 42).
La question du renouveau de la contestation sociale doit être traitée avec prudence. Il convient tout d’abord de ne pas céder trop rapidement à la tentation de voir du nouveau. Jean-Claude Passeron met ainsi en garde le sociologue de la contemporanéité par rapport à la tentation de proclamer le changement et de voir du renouveau dans ce qu’il voit s’opérer sous ses yeux (PASSERON 1987). Il faut ensuite envisager l’hétérogénéité au sein de la nouvelle génération d’organisations militantes. Elles présentent des traits communs, notamment du côté des conceptions du fonctionnement organisationnel développées, mais elles ne sont pas similaires en tous points 141 . Pour saisir le nouveau, il convient aussi de ne pas observer exclusivement les nouvelles organisations, mais aussi d’aller voir les déplacements qui s’opèrent du côté des anciennes. C’est d’ailleurs le parti pris adopté par Jacques Ion dans son travail sur les mutations du militantisme (ION 1994 & 1997). Les organisations traditionnelles ne sont sans doute pas étanches aux transformations qui s’opèrent et peut-être surtout aux réflexions ouvertes, notamment sur la question du rapport entre l’individu et le collectif 142 . Par ailleurs, les militants des organisations traditionnelles et ceux des nouvelles organisations peuvent être les mêmes. Par le jeu des pluri-appartenances, des transferts peuvent s’opérer, des réflexions et des manières de faire s’échanger 143 . Dernière précaution à prendre dans le traitement de la question du nouveau, c’est la définition du sens accordé à la nouveauté. René Mouriaux formule cette mise en garde et distingue pour sa part quatre sens de « nouveau » ou quatre degrés de nouveauté : reprise, variante, changement, invention (MOURIAUX 1998, p. 8-9).
Nous ne disposons pas du matériau empirique exigé pour traiter véritablement la question du renouveau à partir du cas de Sud-PTT (les points de comparaison nous manquent). Pour autant, nous pouvons ouvrir la réflexion et livrer quelques constats prudents. Dans une interview rapportée dans l’ouvrage publié à l’occasion du dixième anniversaire de la création de la fédération Sud-PTT, René Mouriaux, qui a travaillé sur les cas de la CGT et la CFDT, mais qui a aussi développé une approche globale du mouvement syndical français, est interrogé sur le renouveau apporté par Sud-PTT, et voici la réponse qu’il livre : « Sud fait du neuf mais en renouvelant. Il n’invente pas totalement, il reprend, il amorce une transformation. Il s’inscrit dans la continuité du mouvement ouvrier et se situe en phase avec son époque. Sa nouveauté réside d’ailleurs plus dans ses pratiques, dans ses rapports avec la base, dans la constitution de son appareil, que dans le contenu de ses revendications ». Il explique que ce qui distingue Sud des autres, c’est par exemple « leur réflexion pour éviter la lourdeur et la bureaucratisation », mais aussi « le contrôle de l’appareil, la mise en place de règles limitant le nombre des permanents, organisant la rotation », ou encore la répartition des décharges qui privilégie le militantisme de terrain, « les limites données au centre ». Il ajoute encore le souci « de constamment rendre compte, de renvoyer à la base ce qui a été fait » 144 . Nous partageons l’idée de réactualisation de réflexions et de pratiques qui ont émergé à d’autres moments dans l’histoire du mouvement ouvrier. Le fonctionnement de Sud-PTT n’est toutefois pas fait uniquement d’inventions ou de réinventions, mais aussi de reproductions. C’est sur cette première idée que nous commençons avant d’aborder la question des déplacements opérés par rapport à l’existant.
À cet égard, la table ronde autour de la question « Y a-t-il de nouveaux mouvements militants ? » organisée par la revue Mouvements et réunissant de jeunes chercheurs travaillant sur les nouvelles formes de contestation Janine Barbot (Act-Up), Éric Doidy (Droit au logement), Gilda Renou (Sud-PTT), Johanna Siméant (le mouvement des sans-papiers) et Joan Stavo-Debauge (le mouvement des chômeurs) est particulièrement intéressante (Mouvements 1999, p. 32-45).
À lire le compte rendu du 43ème congrès confédéral de la CGT qui s’est tenu à Montreuil en mai 1989, il semble que les réflexions ouvertes par les nouveaux mouvements contestataires, notamment autour de la délégation de pouvoir, pénètrent les organisations traditionnelles. Voici un extrait de ce compte rendu : « dans de trop nombreuses situations, notre pratique syndicale est avant tout marquée par la délégation de pouvoir. Trop souvent encore, les revendications sont élaborées en cercle réduit, sans aucune assurance qu’elles correspondent réellement au souhait des salariés, quand ce n’est pas le refus de formaliser des revendications exprimées par les salariés mais considérées comme non conformes au programme d’action du syndicat, etc. On s’est par trop habitué au syndicalisme de quelques-uns » (« Compte rendu du 43ème Congrès de la CGT, Montreuil, 21-26 mai 1989 », Le Peuple, n°1291-93, 22 juin 1989).
Henri Rey qui a travaillé sur les représentations de la démocratie développées par les militants du Parti socialiste français, notamment dans le cadre du fonctionnement interne de l’organisation partisane, s’interroge : « on peut se demander dans quelle mesure la confrontation avec d’autres militants et d’autres façon de militer n’agit pas en retour sur les attentes qu’ils expriment à l’égard du PS » (REY 2003, p. 208-209).
Dans COUPÉ & MARCHAND 1998, p. 46.