L’urgence des débuts

Pendant la période de création initiale, les militants fondateurs se trouvent pris dans les événements, pris dans l’urgence, et le temps disponible pour la réflexion organisationnelle est réduit. Il y a d’abord les règlements de compte avec la CFDT, puis la préparation des élections professionnelles de mars 1989, la réforme des PTT ensuite. Pendant les premiers mois, les militants sont par ailleurs contraints de militer sur leur temps personnel. Ils n’ont plus de détachements syndicaux.

Les premiers statuts de la fédération Sud-PTT sont rapidement déposés, en décembre 1988, alors que la décision de créer une nouvelle organisation n’est d’ailleurs pas encore définitive. Cette précipitation s’explique par le fait que des élections professionnelles sont programmées pour le mois de mars de l’année suivante et que les candidatures doivent être déposées avant le 24 janvier 1989. Or, pour présenter des candidats, le syndicat doit être régulièrement constitué. Ces premiers statuts n’ont pas été collectivement discutés et les militants fondateurs se sont appuyés sur les statuts qui réglementaient leurs pratiques à la CFDT. « Les premiers statuts ont été des statuts a minima qui n’ont pas créé de grandes discussions » explique une fondatrice (Laurence, fondatrice, entretien n°2). Ils sont ensuite rediscutés et réaménagés lors du premier congrès fédéral qui se tient en septembre 1989.

Le choix de la sortie de la CFDT et de la création d’un nouveau syndicat s’est fait dans une certaine précipitation. En tout cas, les événements n’ont pas été prémédités, même si certains les avaient déjà envisagés, et la réflexion sur la création organisationnelle n’a donc pas été amorcée avant la sortie. Certains fondateurs indiquent que la création d’un syndicat alternatif avait déjà fait l’objet de réflexions collectives. C’est par exemple le cas de Fred, militant libertaire (militant à l’UTCL au moment de la création de Sud, organisation qui en 1990 devient Alternative Libertaire). Il explique dans un entretien que la réflexion sur la création d’une organisation alternative avait été développée au sein des cercles libertaires (désignés ici par le « nous ») avant 1988, donc avant le durcissement des tensions entre les opposants et la direction de la CFDT, et que par conséquent, les militants libertaires étaient préparés à la création d’un outil syndical alternatif et avaient déjà collectivement réfléchi aux formes que celui-ci pourrait prendre :

Il faut ajouter ici que dans les milieux libertaires, en général, la réflexion sur les formes organisationnelles occupe une place importante et que cette question fait partie intégrante du projet libertaire. Les militants disposaient alors de ressources pré-constituées pour alimenter la réflexion.

Si pour Fred, la réflexion sur la création d’une nouvelle organisation avait été entamée plusieurs années avant la rupture, les autres fondateurs interrogés indiquent que l’idée n’apparaît vraiment qu’au moment du durcissement des relations avec la direction de la CFDT à la fin de l’année 1988, soit très peu de temps avant la sortie. « On pensait bien que notre vie là-dedans [la situation d’oppositionnel à la CFDT] ne pourrait pas durer longtemps. En même temps, on était incapable d’anticiper et on a vu le film quand il s’est produit en 88 », explique un fondateur, lui aussi militant de l’UTCL en au moment de la création de Sud. Laurence,qui, en tant que secrétaire de l’UR Ile-de-France de la CFDT-PTT a occupé une place centrale dans la création de Sud, explique elle aussi que la création d’une organisation syndicale alternative ne faisait pas vraiment partie du domaine du pensable avant 1988 :

Absolument pas. On connaissait quelques expériences. Il y avait eu l’expérience de Lyon, suite à un conflit au centre de tri, ils s’étaient faits jeter de la CFDT à Lyon Gare, ils avaient constitué à côté, je ne sais plus comment ça s’appelait…

La création de Sud se fait dans la précipitation. Elle se fait aussi, au moins durant les premiers mois, dans un climat d’incertitude. Incertitude sur la viabilité du projet, sur les chances de réussite de l’entreprise collective. Ce climat n’est pas non plus favorable à la réflexion sur le projet alternatif. Très rapidement toutefois, les incertitudes se dissipent, notamment sous l’effet des résultats obtenus lors des élections professionnelles de mars 1989, interprétés par les militants comme un succès et comme le signe que leur initiative bénéficie d’un soutien chez les salariés.