La réactualisation d’une réflexion et de mécanismes organisationnels

Les critiques formulées par rapport aux organisations traditionnelles, c’est-à-dire plus anciennement implantées dans l’espace syndical, et les voies ouvertes pour s’en distancier ne sont pas nouvelles. Elles ne sont pas inédites. Ce qui se dit et ce qui est mis en œuvre a déjà été entendu et vu auparavant. Isabelle Sommier indique la filiation entre ceux que l’on désigne aujourd’hui comme « nouveaux mouvements contestataires » et les mouvements de contestation apparus à la fin des années 1960, que l’on appréhendait déjà à l’époque à partir de la catégorie du « nouveau » et que l’on appelait les « nouveaux mouvements sociaux » (SOMMIER 2001, p. 10). Les modes d’organisation pratiqués par ces nouveaux mouvements sociaux trouvaient leur origine dans une défiance affirmée à l’égard des phénomènes de centralisation, de délégation, de représentation et s’appuyaient sur des modes de structuration et de fonctionnement anti-hiérarchiques, permettant la démocratie directe (FILLIEULE & PÉCHU 1993, p. 133). Il est possible de remonter à une période plus ancienne et de faire ainsi le parallèle entre la réflexion développée par les fondateurs de Sud-PTT sur le risque de la représentation et les mécanismes à mettre en place pour protéger le fonctionnement collectif contre ces risques, et les réflexions et modes de fonctionnement développés par le syndicalisme d’action directe.

Le syndicalisme d’action directe est fondé notamment sur des principes anti-autoritaires, un refus de la délégation et du centralisme, qui se traduisaient aussi dans les modes d’organisation. Jacques Julliard souligne l’importance prise par les questions organisationnelles dans la pensée et l’action de Fernand Pelloutier, à l’origine de la création de la fédération des Bourses du travail : l’effort nécessaire vers la transparence de l’organisation, le refus du centralisme – « le principe d’action directe suppose une extrême humilité des organismes centraux » (JULLIARD 1971, p. 237) –, une volonté de lutter et de se prémunir contre la tyrannie parisienne qui passait par le fait de donner à tour de rôle aux militants de province la responsabilité de la vie fédérale. Fernand Pelloutier, nommé secrétaire de la fédération des Bourses du Travail en 1895, incitait les anarchistes à entrer dans le mouvement syndical et soulignait la conformité du fonctionnement syndical avec les principes de l’anarchisme. Dans un article paru dans la revue Les Temps nouveaux en 1895 (2-8 nov.), il répond à la question : « qu’est-ce que le syndicat ? » et explique les grands principes du fonctionnement syndical 146 . À propos des modalités de la prise de décision, il écrit : « usent-ils du mécanisme parlementaire pour prendre leurs décisions ? Pas davantage : ils discutent, et l’opinion la plus répandue fait loi, mais une loi sans sanction, exécutée précisément parce qu’elle est subordonnée à l’acceptation individuelle, sauf le cas, bien entendu, où il s’agit de résister au patronat » (p. 78). Concernant le déroulement des réunions, il explique : « s’ils nomment à chaque séance un président, un délégué à l’ordre, ce n’est plus que par l’effet de l’habitude car, une fois nommé, ce président est parfaitement oublié et oublie fréquemment lui-même la fonction dont ses camarades l’ont investi » (p. 78). Il poursuit sur la question du contrôle des responsables : « les administrations fédérales peuvent devenir des pouvoirs ; d’habiles gens peuvent arriver à gouverner les syndicats comme les socialistes parlementaires gouvernent les groupes politiques ; mais ces objections ne sont valables qu’en partie. Les conseils fédéraux ne sont, dans l’esprit même des syndicats, que des institutions transitoires, qu’a fait naître la nécessité de généraliser et de rendre de plus en plus formidable les luttes économiques, mais que le succès révolutionnaire rendrait superflues, et que, d’ailleurs, les groupes dont elles émanent surveillent d’un œil trop jaloux pour qu’elles arrivent à jamais conquérir une autorité directrice. D’autre part, la révocabilité permanente des fonctionnaires réduit leur fonction et leur personne à bien peu de chose, et trop souvent même il ne leur suffit pas d’avoir fait leur devoir pour conserver la confiance de leurs camarades » (p. 79). Émile Pouget répond lui aussi à la question « qu’est-ce que le syndicat ? » dans un ouvrage publié en 1905, Le Syndicat 147 . Le principe essentiel dans le fonctionnement syndical, c’est l’autonomie de ses membres et l’absence de tout mécanisme de délégation d’autorité : « en entrant dans un syndicat, le travailleur se borne à passer un contrat, toujours révocable, avec des camarades qui sont ses égaux, en vouloir et en pouvoir et, à aucun moment, les avis qu’il pourra être amené à émettre, les actes auxquels il lui adviendra de participer, n’auront les caractères suspensifs et abdicatifs de la personnalité qui distinguent et qualifient les votes politiques. Au syndicat, par exemple, s’agit-il de nommer un conseil syndical, ayant la charge de la besogne administrative, il n’y a pas à comparer cette ‘sélection’ avec une ‘élection’ ; le mode de votation, habituellement employé en telle circonstance, n’est qu’un procédé pour aboutir à la division du travail et il ne s’accompagne d’aucune délégation d’autorité. Les fonctions du conseil syndical, strictement délimitées, ne sont qu’administratives. Le conseil fait la besogne qui lui incombe, sans jamais neutraliser ses mandants, sans se substituer à eux, ni agir pour eux. Autant peut s’en dire de toutes les décisions prises au syndicat ; toutes se restreignent à un acte défini et particulier, tandis que, dans le domaine démocratique, l’élection implique que l’élu a reçu de son électeur un blanc-seing qui lui permet de décider et d’agir à sa guise, sur tout et pour tout, sans même être entravé par la volonté possiblement contraire de ses mandants, dont, en ce cas, l’opposition, si caractérisée qu’elle soit, est inefficace, tant que court le mandat de l’élu » (p. 93).

Dans le cas du syndicalisme Sud, la critique de la représentation est moins radicale que celle qui sous-tend les conceptions développées par ces figures fondatrices du syndicalisme d’action directe. On retrouve toutefois cet esprit anti-autoritaire, l’importance accordée au contrôle des responsables syndicaux dont le rôle est pensé comme celui d’un simple mandataire des volontés des syndiqués, le rejet de la conception de la représentation comme substitution, l’égalité (« en vouloir et en pouvoir », comme le précise Émile Pouget) entre les membres de l’organisation, quel que soit leur statut au sein de celle-ci. La charte identitaire de Sud-PTT possède des tonalités très anarcho-syndicalistes, pas seulement d’ailleurs sur les questions de fonctionnement interne, même si avec le fonctionnement tel qu’il a été conçu et tel qu’il apparaît au travers des statuts, la proximité est moins nette.

Notes
146.

Des extraits de l’article sont repris dans l’anthologie de l’anarchisme réalisée par Daniel Guérin, GUÉRIN 1999, tome 2, p. 73-80.

147.

Des extraits de ce texte sont repris dans GUÉRIN 1999, tome 2, p. 90-100.