On constate chez les militants l’affirmation du nécessaire développement d’attitudes de vigilance critique à l’égard du fonctionnement syndical et des relations entre les adhérents et les responsables, d’une attention vis-à-vis des mécanismes de dépossession qui peuvent s’activer malgré les garanties apportées par les dispositifs de contrôle mis en place. La réflexivité sur les pratiques collectives est d’ailleurs une exigence formulée dans la charte identitaire qui indique la volonté de pratiquer « un syndicalisme qui, régulièrement, s’interroge et se remet en cause ». Cette exigence est aussi formulée par un militant fondateur dans l’extrait d’entretien suivant : « j’avais un vieux copain à la CFDT qui avait une expression que j’ai adoptée, il disait : ‘Il faut savoir descendre du vélo pour se regarder pédaler’. Alors, c’est pas toujours facile pour un appareil, même un petit appareil. Comme on le disait, il y a l’urgence, la pression du quotidien, tout ça. Il faut se donner du temps » (Max, fondateur, entretien).
Cette exigence de réflexivité sur le fonctionnement peut être rapportée à des habitudes acquises au sein de la CFDT. Pierre-Éric Tixier intitule la deuxième partie de son ouvrage consacré à la CFDT « à la recherche permanente de la bonne structure » pour indiquer que le fonctionnement constituait un objet de discussion récurrent dans la centrale (TIXIER 1992, p. 135). Il fait état d’une « inventivité permanente » ou encore d’un « réformisme permanent », signe de la recherche constante d’un meilleur fonctionnement (l’amélioration ne visant pas alors nécessairement un plus de démocratie mais pouvant tout aussi bien viser un accroissement de l’efficacité syndicale). Gérard Adam note quant à lui que les problèmes d’organisation tenaient toujours une large place dans les congrès confédéraux de la CFDT et indique que cela présentait le « double inconvénient de mobiliser les militants de façon excessive et de les enfermer dans la contemplation de leur propre univers » (ADAM 1983, p. 30). Les constats dressés par ces deux analystes sur le cas de la CFDT peuvent aujourd’hui être appliqués à Sud-PTT. Le thème du fonctionnement interne est un thème qui fait l’objet de débats collectifs fréquents, au niveau fédéral comme au niveau du syndicat étudié, comme nous le montrons dans le point qui suit.
Au-delà du débat, la question du fonctionnement peut faire l’objet d’un travail militant spécifique. Ainsi, lors du congrès fédéral qui s’est tenu en 2002, une commission Développement, structuration, fonctionnement a été mise en place, dont la mission est de procéder à une évaluation générale du fonctionnement de la fédération et de ses syndicats, à produire de la connaissance pour alimenter la réflexion collective. Elle est composée de douze membres du bureau fédéral. Les motifs avancés pour justifier la mise en place de cette commission et l’engagement de ce travail d’évaluation du fonctionnement interne de l’organisation, c’est d’une part la transition générationnelle dans laquelle se trouve l’organisation (avec le départ des fondateurs) et d’autre part une tendance récente à la stagnation du développement de Sud. On retrouve ces deux motifs exposés par un militant membre de la commission interrogé dans le cadre d’un entretien :
Un autre objectif visé dans la mise en place de cette commission Fonctionnement, c’est l’ouverture d’une réflexion sur les moyens d’intégrer les nouvelles générations d’adhérents dans la vie interne des syndicats en prenant en compte leurs dispositions spécifiques à l’égard de l’engagement :
Le travail d’évaluation s’opère sur la base d’un travail d’enquête mené auprès des syndicats, à partir d’un questionnaire fabriqué par les membres de la commission :
L’enquête fait partie de ce répertoire d’outils mobilisables par les militants dans leur travail syndical. Dans le cas de Sud-PTT, ce type de méthode de production de connaissance est fréquemment utilisée, parfois en collaboration avec des chercheurs en sciences sociales. Ici, le travail d’enquête s’appuie sur un outil, le questionnaire. Il est conduit à partir de la constitution d’un échantillon pas nécessairement représentatif, mais diversifié 148 .
Rendant compte des premiers travaux réalisés par la commission et des premières observations recueillies, Sylvain explique :
On peut repérer à partir de son discours les deux principes mobilisés dans l’évaluation du fonctionnement syndical, le principe d’efficacité (avec les questions de cartes ouvrières et de plan de travail), et le principe de démocratie.
Sur les ressemblances et les différences entre les usages du travail d’enquête par les militants et ses usages par les chercheurs en sciences sociales, voir PERNOT 2002a.