Tout d’abord, les règles sont insuffisantes à encadrer toutes les pratiques qui font l’organisation. Elles ne constituent qu’une « codification partielle » 152 de celles-ci. Par exemple, dans le syndicat étudié, si les statuts prévoient l’existence et la réunion régulière d’un bureau syndical, ils ne prévoient pas la manière dont sont élaborés les ordres du jour, ni la manière dont se déroulent les discussions (distribution de la parole, clôture), ni même encore la manière dont se prennent les décisions. Les règles statutaires sont insuffisantes à fournir des réponses pratiques à toutes les situations qui se posent au quotidien.
Dans le cas du syndicat étudié, les pratiques débordent d’autant plus les règles statutaires que pendant ses six premières années d’existence, le syndicat fonctionne sans règlement intérieur, et donc simplement avec des statuts dont la rédaction est très succincte. L’adoption de ce règlement intérieur est reportée lors du premier congrès qui se tient en 1994, faute de temps. Il est alors prévu d’organiser une assemblée générale extraordinaire pour discuter et adopter un règlement intérieur, ce qui ne se fait finalement pas, la question étant sacrifiée à d’autres priorités. Il faut attendre un congrès extraordinaire qui se tient en mai 2000 (congrès n°2) pour qu’un règlement intérieur soit finalement élaboré et adopté.
Dans la rédaction des textes statutaires, les militants n’ont pas visé la codification totale du fonctionnement de l’organisation. Les textes sont peu étoffés si on les compare à ceux d’autres organisations. Il y avait chez les militants fondateurs une croyance partagée selon laquelle de « bonnes » règles ne suffisent pas à produire un « bon » fonctionnement. Ainsi, une militante fondatrice explique dans un entretien que des règles démocratiques ne suffisent pas à produire un fonctionnement démocratique :
Un militant du syndicat étudié souligne lui aussi la portée limitée des règles pour assurer un fonctionnement démocratique : « la démocratie et la liberté d’expression, c’est tellement fragile qu’on croit pouvoir la réguler par des règles. Je crois en fait que c’est plus un état d’esprit » (Paul, entretien n°3).
D’une personne à l’autre, la valeur accordée aux règles statutaires varie. Il semble que les perceptions divergent selon que l’on a affaire à un militant aguerri, expérimenté, un ancien, ou à un nouveau militant, sans grande expérience. Si les nouveaux se montrent plutôt indifférents aux règles statutaires, les anciens y voient des garanties protectrices qui, si elles ne sont pas constamment utiles ou présentent un caractère secondaire la plupart du temps, peuvent se révéler décisives dans certaines circonstances (par exemple dans les cas de tentatives d’investissement du syndicat par une « fraction », situation qui n’appartient au domaine de l’envisageable que pour les anciens).
L’idée de codification partielle est reprise des analyses développées par Michel Crozier et Erhard Friedberg dans L’Acteur et le système (CROZIER & FRIEDBERG 1977). La structure formelle des organisations « n’est rien d’autre qu’une codification (formalisation) également provisoire, également contingente et, surtout, toujours partielle des règles du jeu » (p. 94).