Une socialisation militante au sein de l’extrême-gauche des années 1970

Les fondateurs sont des militants qui ont été formés à l’« école » de l’extrême-gauche de l’après-68. Ils n’appartiennent ainsi pas aux nouvelles générations militantes 158 . Philippe Juhem, dans un article qu’il consacre à l’analyse de la carrière militante des fondateurs de SOS-Racisme, souligne les spécificités du contexte politique et militant de l’après-68 et de la décennie qui suit l’événement et le fort degré d’engagement militant qui la caractérise : « toutes les configurations politiques et toutes les périodes ne suscitent pas le même niveau d’engagement militant. La décennie 1970 a connu un accroissement sensible du niveau de l’action collective et une généralisation relative des postures militantes. Au contraire, la décennie suivante est réputée avoir été celle du recul du militantisme et celle de la ‘fin des idéologies’ » (JUHEM 2001, p. 131). La période définit une configuration favorable à l’engagement militant. Elle est plus précisément marquée par la diffusion des discours d’extrême-gauche et par un afflux militant vers les organisations qui composent celle-ci : « alors qu’avant 1968, les organisations et l’offre politique ‘d’extrême-gauche’ restaient confinés dans certains sites restreints – en particulier quelques enclaves parisiennes du monde de l’université –, la publicité que leur donnent les événements de mai va élargir leur diffusion à des acteurs jusqu’alors peu concernés par l’action politique, notamment les lycéens des principaux lycées urbains et l’ensemble des étudiants de sensibilité ‘de gauche’ » (JUHEM 2001, p. 132). Les attitudes critiques et militantes se trouvent valorisées au sein de la jeunesse des lycées et de l’université et la période est marquée par plusieurs mouvements de grève d’importance (contre les réformes Fontanet, Haby Saunié-Seité notamment). Ces grèves, indices de l’humeur contestataire de la jeunesse de l’époque, sont aussi des moments propices à sa propagation et à l’entrée en militance. L’engagement correspond alors plus à l’actualisation d’une posture contestataire et radicale qu’à l’actualisation d’une adhésion à un programme idéologique précis.

C’est dans cette ambiance que les fondateurs débutent leur parcours militant, chez les maoïstes, les trotskistes ou les libertaires 159 . Ils connaissent alors un activisme militant intensif, qui se prolonge au-delà de la période de l’après-68 et jusqu’à la période récente pour certains.

Laurence rejoint Front Rouge, groupe maoïste – qui devient le PCR-ML (Parti communiste révolutionnaire marxiste-léniniste) 160 – en 1971, à l’occasion d’un mouvement de grève, alors qu’elle est étudiante en première année de lettres, dans une faculté de province : « moi je suis arrivée à la fac en 70, après mon bac je me suis inscrite en fac de lettres. La première année, la fac a été en grève trois mois, donc c’est là que j’ai découvert la politique en fait. Et je suis entrée chez les maos à la rentrée suivante ». Elle arrête alors ses études pour faire des « petits boulots ». Au sein du parti, elle est membre de son comité de ville, elle s’occupe du journal, Le quotidien du Peuple, et participe à la mise en place d’une organisation de jeunesse attachée au parti. Elle milite d’abord en province, puis à Paris. Elle avoue n’avoir jamais lu Marx et indique : « je suis, j’étais déjà, plus du genre agitatrice que théoricienne » 161 . Elle quitte le PCR-ML en 1978, au moment où elle entre à la Poste.

En 1971, alors qu’il a seize ans et qu’il est lycéen à Paris, Max rejoint l’ORA (Organisation révolutionnaire anarchiste) 162 . Interrogé sur sa rencontre cette organisation libertaire, voici le récit qu’il livre :

Son engagement militant le conduit rapidement à abandonner le lycée. En 1973, il entre à la Poste comme auxiliaire dans le célèbre centre de tri Paris Brune. Suite à une scission intervenue en 1976, il milite ensuite au sein de l’UTCL (Union des travailleurs communistes libertaires), organisation qui se transforme en 1990 en Alternative libertaire 163 et dans laquelle il milite toujours.

Une partie des fondateurs vient aussi du camp trotskiste, et plus précisément de la Ligue communiste révolutionnaires (LCR).

Parmi les fondateurs, certains vont rompre avec leur organisation politique et se consacrer entièrement à leur activité syndicale. Ils le font avant la création de Sud. D’autres vont maintenir leur engagement politique à l’extrême-gauche (au sein de la LCR ou de l’UTCL) avec toutefois une tendance à l’engagement d’un processus de distanciation au moment de la création de Sud.

De par leur passé et même leur présent pour certains, les fondateurs sont des militants idéologiquement marqués. Pourtant, ils insistent lors des entretiens sur leur volonté de produire un syndicalisme majoritaire, rassembleur, et sur le fait qu’ils avaient conscience que leur ambition majoritaire ne pourrait être satisfaite qu’à la condition de renoncer à un marquage idéologique trop fort de l’organisation et de son action.

Un fondateur, ancien militant trotskiste de la LCR, explique en entretien cette ambition de fonder un syndicalisme majoritaire et les implications qui y sont liées :

Pour les militants libertaires, ce refus d’un syndicalisme minoritaire se manifeste notamment dans le choix de ne pas rejoindre les anarcho-syndicalistes de la CNT. Les fondateurs font partie de cette génération de l’extrême-gauche devenue « pragmatique depuis la crise du gauchisme » identifiée par Jean-Michel Denis 164 . Dans les discours des fondateurs, apparaît un « souci de peser » et de se démarquer d’une « culture minoritaire ». La perspective du « grand soir » s’est effacée, même si la volonté transformatrice est toujours présente chez ces militants, réorientée vers une stratégie des petits pas.

Pour les militants de la LCR, l’engagement dans la création de Sud correspond à une distanciation avec leur parti dont la direction était opposée à celle-ci. Un fondateur, appartenant à la LCR au moment de la création de Sud revient sur cette opposition d’une direction partisane irréductiblement attachée au principe d’unité syndicale, mais aussi sur le faible effet de cette opposition et des pressions qui ont été exercées sur les militants trotskistes pour freiner la création de Sud :

Pour les militants qui sont encore engagés dans une organisation politique fin 1988, qu’elle soit libertaire ou trotskiste, l’investissement dans la création de Sud débouche aussi sur une distanciation par rapport à leur organisation d’appartenance et à une révision à la baisse de leur investissement partisan, du fait d’une disponibilité moindre pour celui-ci. Un fondateur, libertaire, explique dans un entretien : « je crois que ce qu’on peut se dire, c’est que pendant plusieurs années, Sud l’a emporté sur tout » (Fred, entretien, fondateur).

Notes
158.

Lilian Mathieu souligne le fait que les transformations des modalités de l’engagement militant ne sont pas nécessairement le fait de « nouveaux » militants, c’est-à-dire de personnes qui ont connu leurs premiers engagements dans la période récente. Le cas de Sud-PTT, si l’on s’accorde sur le fait que le syndicat fait partie de ces organisations qui ont apporté un renouveau au militantisme, au moins partiel et éventuellement par le biais d’un retour aux sources, confirmerait le constat. « Il serait tentant, mais sans doute trop rapide, de rapporter les transformations du rapport à l’engagement et le renouvellement des formes organisationnelles à la seule apparition d’une nouvelle génération de militants. Certes, certains mouvements récents ont effectivement été initiés par des individus jeunes et sans expérience militante préalable […]. Act Up, par exemple, a été lancé par trois jeunes journalistes qui ont pris pour modèle un type d’activisme américain jusqu’à présent inédit en France. La – relative – tendance au rajeunissement des mouvements sociaux ne saurait toutefois masquer la fréquente présence en leur sein de militants comptant derrière eux de longues années d’activité politique, associative ou syndicale, et maîtrisant un ensemble de connaissances et savoir-faire spécifiques en matière de protestation collective » (MATHIEU 1999, p. 42-43).

159.

Ivan Sainsaulieu voit dans le groupe des fondateurs et plus précisément dans le premier groupe dirigeant « un petit creuset des idées en provenance des différentes familles de l’extrême-gauche » (SAINSAULIEU 1999, p. 99).

160.

Le PCR-ML est une organisation maoïste issue du PCMLF (Parti communiste marxiste-léniniste de France) qui se veut strictement orthodoxe, rejette le spontanéisme et se prononce pour une organisation centralisée reposant sur le centralisme démocratique. Elle se développe à partir de 1975 avec la création d’un quotidien : Le quotidien du Peuple. Les militants du PCRML constituent une tendance au sein de la CFDT, l’ « opposition syndicale ouvrière ». Ce courant prend un peu d’ampleur lors de la participation de la CFDT aux Assises du socialisme et proposera d’organiser des « Contre-Assises » qui n’auront pas lieu.

161.

Qu’est-ce que Sud-Solidaires ? 2002, p. 19.

162.

L’ORA est une organisation anarchiste créée en 1967. Elle existe d’abord comme tendance au sein de la FA (Fédération anarchiste). Le congrès de la FA réuni en novembre 1968 est marqué par son affrontement avec la majorité de la FA qui l’accuse notamment de fractionnisme. Sans être exclue, elle se voit retirer tous ses postes de responsabilité. Les militants de l’ORA quittent alors la FA et constituent une organisation autonome avec un bulletin, L’Insurgé. Les conceptions organisationnelles et politiques développées par les militants de cette organisation sont très marquées par l’idéologie libertaire et l’anti-autoritarisme : « l’organisation est une collectivité de militants capable de se mesurer aux forces autoritaires. Elle ne dirige pas le peuple mais lui apporte son aide par un travail technique et théorique, par une action militante ». En 1971, une tentative de fusion avec le MCL (Mouvement communiste libertaire) échoue et une partie de ses militants rejoint le MCL qui va alors se transformer en OCL (Organisation communiste libertaire). L’ORA se prononce contre une participation de l’extrême-gauche aux élections présidentielles et donc contre l’éventualité d’une candidature de Charles Piaget aux élections de 1974. Par rapport au syndicalisme, l’ORA indique que le militantisme syndical doit avoir pour but le dépassement des structures syndicales vers la démocratie directe. Elle se prononce pour l’autogestion comme fin et comme dynamique. En 1975, des divergences apparaissent sur la question de l’organisation des travailleurs (faut-il favoriser la constitution de structures larges et unifiantes ou une organisation spécifique des travailleurs communistes libertaires ?). De cette opposition naîssent en 1976 deux organisations : l’OCL (Organisation communiste libertaire) qui regroupe la majorité de l’ex-ORA et l’UTCL.

163.

En 1990, l’UTCL fusionne avec un Collectif jeune libertaire qui s’est constitué pendant la mobilisation anti-Devaquet fin 1986, implanté dans une dizaine de villes, et se transforme en Alternative libertaire.

164.

Dans son analyse des acteurs des coordinations qui émergent à la fin des années 1980, Jean-Michel Denis décrit la « génération des 30-35 ans, devenue ‘pragmatique depuis la crise du gauchisme’, [et qui] évite dorénavant toute idéologisation des conflits » (DENIS 1996, p. 61). Ivan Sainsaulieu dit quant à lui à propos des fondateurs de Sud-PTT : « […] il ne s’agit pas davantage d’une génération d’irréductibles, car si ‘la lutte continue’ comme au premier jour, ils ne maintiennent plus envers et contre tout la barre de l’idéologie » (SAINSAULIEU 1999, p. 98).