Les fondateurs aussi ont partagé des expériences au sein de la CFDT qui ont contribué de manière importante à façonner leurs conceptions du syndicalisme et de la démocratie.
Pendant les années 1970, les recrutements aux PTT sont très importants. Des milliers de militants de gauche ou d’extrême-gauche profitent alors de cette vague de recrutements. Certains entrent aux PTT pour quitter un milieu scolaire et universitaire bourgeois et s’établir dans la classe ouvrière, d’autres saisissent l’opportunité de la vague de recrutements pour trouver un confort professionnel, une stabilité, devenue nécessaire avec la construction d’une vie familiale et notamment l’arrivée d’enfants. Ces militants d’extrême-gauche choisissent le plus souvent d’entrer à la CFDT. C’est en tout cas le choix que font les fondateurs 165 .
Du côté des membres du premier secrétariat fédéral, Laurence entre à la CFDT en 1972, dans un syndicat de province rattaché à la fédération Commerce, alors qu’elle est salariée d’une grande surface. En 1976, elle passe au SGEN-CFDT, en entrant à l’Éducation nationale comme auxiliaire. En 1978, elle entre à la Poste, aux services financiers, et entre alors dans le syndicat parisien des services financiers de la CFDT. Philippe rejoint la CFDT en 1974, au moment où il entre au Centre national d’études et des télécommunications à Issy-les-Moulineaux en tant qu’inspecteur technique. Max entre à la CFDT en 1973, alors qu’il est embauché comme auxiliaire au centre de tri Paris Brune. Benoît est celui qui entre le plus tardivement à la CFDT, au moment de son entrée aux PTT en 1980.
Ce choix de rejoindre la CFDT correspond à la fois à un refus de faire un syndicalisme minoritaire, à une volonté de s’intégrer dans les syndicats de masse, mais aussi à une proximité idéologique avec une CFDT qui, dans la foulée de mai 68, est portée par des courants radicaux et autogestionnaires, une CFDT qui est aussi ouverte au pluralisme. Il correspond enfin à des motifs plus circonstanciels.
L’entrée à la CFDT des fondateurs correspond à un refus d’un syndicalisme minoritaire, à une volonté de « faire un travail syndical de masse ». Du côté des militants trotskistes, c’est plutôt habituel, mais c’est moins automatique du côté des libertaires. Un fondateur, appartenant au courant libertaire, explique : « dans les années 70, on faisait partie des libertaires qui étions très sensibles à la nécessité d’être dans les grands syndicats. […] L’idée qu’on ne peut pas se contenter de l’expression d’une radicalité, qu’il faut participer aux grands mouvements collectifs, parce qu’on a à y faire et aussi à y apprendre. Dans les années 70, on était alors plutôt sur l’idée qu’il fallait être dans la CFDT ou dans la CGT » (Fred, fondateur, entretien).
L’entrée à la CFDT, c’est aussi la concrétisation d’une proximité idéologique. La contestation de mai 68 amène une radicalisation de la CFDT qui développe alors un projet autogestionnaire, affirmant un syndicalisme de lutte de classes. Ce projet est notamment développé lors des 35ème et 36ème congrès, tenus respectivement en 1970 et 1973. Les résolutions adoptées lors de ces deux congrès accordent une place centrale à la notion de lutte de classes. L’objectif fixé est alors l’avènement d’une société socialiste et démocratique et les voies ouvertes pour y parvenir sont : l’autogestion, la propriété sociale des moyens de production et la planification. L’intensification des luttes offensives est identifiée comme le passage nécessaire pour créer un rapport de force et réaliser les objectifs fixés. La négociation ne présente qu’un caractère second. L’événement symbolique de cette période autogestionnaire, c’est l’investissement de l’organisation CFDT et de ses militants dans le conflit de Lip (1972-1974) 166 . Ces nouvelles orientations syndicales semblent accueillies favorablement : entre 1968 et 1973, la centrale cédétiste connaît une forte croissance. D’environ 700.000 adhérents en 1967, elle passe à un million en 1973 (voir TIXIER 1992, p. 288). La CGT apparaît dans ce contexte comme plus modérée (d’autant qu’en 1972, elle s’inscrit dans le soutien au programme commun), mais aussi comme plus fermée, notamment par rapport aux questions sociales, comme le féminisme ou le pacifisme. C’est le tournant du « recentrage », intervenant à la fin des années 1970, qui referme progressivement la période du syndicalisme de lutte et autogestionnaire 167 .
Pour les militants d’extrême-gauche, la CFDT apparaît par ailleurs à l’époque comme la centrale la plus ouverte, la plus susceptible d’offrir une liberté d’action et d’expression. Elle exerce donc aussi sur ce point un pouvoir d’attraction beaucoup plus fort que la CGT, organisation perçue comme « verrouillée » par un appareil de permanents proches du PCF.
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Certains choisiront malgré tout d’entrer à la CGT, indiquant ainsi que l’adhésion à une organisation syndicale est toujours, au moins en partie, l’effet de circonstances. Ainsi par exemple, un fondateur explique dans un entretien que, quand il est entré aux PTT en 1978, aux Lignes 168 , il s’est syndiqué à la CGT :
L’existence politique des militants d’extrême-gauche au sein de la CGT est difficile, bien plus qu’au sein de la CFDT, surtout dans les années 1970. Il n’aura jamais de responsabilités, au-delà de sa section, dans l’appareil CGT, un appareil « très verrouillé ». Il qualifie la CGT de l’époque de « stalinienne ». Finalement, il se trouve pris, en 1982, dans une vague d’exclusions. Il raconte : « l’anecdote, c’est que j’avais Libération sous le bras et le permanent CGT m’a dit :‘de toute façon, il n’y a pas de place à la CGT pour les gens qui lisent Libération’ ». Cette vague d’exclusion intervient au moment des événements de Pologne. Il explique qu’elle était aussi liée à une contestation de « la ligne sectaire de la CGT, notamment par rapport à la CFDT, et à l’alignement sur la position du PC ».
Au sein de la CFDT, les fondateurs appartiennent à la « génération du syndicalisme de masse », une des générations militantes composant la CFDT identifiées par Maurice Croisat et Dominique Labbé (CROISAT & LABBE 1992). Cette génération apparaît comme assez peu homogène. Elle est composée de personnes qui entrent à la CFDT dans la décennie de l’après-68. Elle a été baptisée « génération du syndicalisme de masse » (1968-1979) parce que les caractéristiques sociales et professionnelles des personnes qui la composent sont proches de celles de l’ensemble de la population salariée. De plus, ils adhèrent à la CFDT au moment où celle-ci connaît un afflux d’adhésions important. Au sein de cette génération, les deux auteurs distinguent deux sous-groupes : a/ les « soixante-huitards » qui adhérent entre 68 et 73, des années de forte conflictualité qui ont suivi les événements de 68, avec une majorité « suiviste » et une minorité « activiste » (p. 70) et b/ les « fils des Assises » (pour le socialisme) qui rejoignent la CFDT entre 1974 et 1978.
Sur la période de « radicalisation » qu’a connue la CFDT (1970 et 1978), voir GROUX & MOURIAUX 1989, p. 131-203. Voir aussi, pour un regard plus impliqué, HAMON & ROTMAN 2002, p. 251-292.
Ivan Sainsaulieu parle ainsi du « passé gauchiste » de la CFDT (SAINSAULIEU 1999, p. 100). Pierre-Éric Tixier désigne quant à lui la période de 1969 à 1974 comme la période du « bateau ivre » (TIXIER 1992).
Les services des Lignes sont composés des techniciens, ceux qu’on appelaient les « lignards ». Ils deviennent le deuxième grand corps de métier dans les années 1970 aux Télécoms. C’est un milieu très masculin et marqué par une domination syndicale de la CGT (voir COUPÉ & MARCHAND 1998, p. 92-93).