La question de l’appropriabilité du projet

Si le projet de démocratie développé par Sud-PTT apparaît comme un projet à la mesure de ces fondateurs, ajusté à leurs ressources, à leurs représentations et à leurs aspirations, on peut s’interroger sur son appropriabilité par les nouvelles générations militantes qui sont entrées dans le syndicat dans les années qui ont suivi la création. Elles n’ont le plus souvent pas vécu les mêmes expériences militantes, elles n’ont parfois pas d’expérience militante préalable 196 , et elles ne présentent donc pas nécessairement des dispositions ajustées à celles des fondateurs et au projet qu’ils ont construit, un projet appuyé sur une logique de l’activité et un principe d’autonomie. Dans la littérature contemporaine sur le renouveau du militantisme, plusieurs éléments appuient la pertinence de ce questionnement sur l’appropriation et l’appropriabilité du projet. Fabien Granjon, qui s’est intéressé aux modalités de l’engagement dans les nouveaux mouvements sociaux des années 1990, pose lui aussi la question du degré de partage d’un projet démocratique participatif tel qu’il apparaît dans ces mouvements : « il apparaît utile de préciser que pour certains militants, la remise en cause de la hiérarchie, des procédures de représentation et des mécanismes de délégation ne se présente pas forcément sous le signe de l’évidence. Les représentants, délégués et autres mandatés, continuent globalement à être considérés comme des grands de la critique sociale et sont à cet égard des figures toujours respectées. La césure entre entrepreneurs de mobilisation et simples adhérents reste donc un clivage caractéristique de l’organisation militante » (GRANJON 2001, p. 172) 197 . Par ailleurs, dans son travail de repérage et d’analyse des processus multiples de distanciation et d’affranchissement dans les formes actuelles de l’engagement, Jacques Ion souligne une tendance à la distanciation des militants par rapport aux valeurs fondatrices des organisations : « s’agissant de groupements plus anciens, l’analyse montre que la plupart des nouveaux entrants y adhèrent sans porter les référents fondateurs ni d’ailleurs désirer les porter », ils « ne cherchent nullement à endosser les valeurs portées à l’origine de l’association par les membres fondateurs » (ION 2001, p. 25).

En 1996, Ivan Sainsaulieu, en collaboration avec des militants de la fédération Sud-PTT, réalise une enquête par questionnaire auprès des adhérents du syndicat. Alors que la fédération compte à cette époque environ 10.000 adhérents, 1560 questionnaires sont exploités, ce qui représente à peu près 18% des adhérents (et 0,5% de la population salariée de LP et de FT). Il reprend les résultats de ce travail dans l’ouvrage qu’il consacre à Sud-PTT (SAINSAULIEU 1999a). Il a notamment recueilli des données sur l’investissement militant et sur son intensité. Il pose à partir de là la question de la coexistence entre ceux qu’il appelle les « purs 68 » - des militants qui disposent d’une forte expérience militante, qui « [ont passé] leur jeunesse dans l’atmosphère surchauffée des années 68-76 » et qui, s’ils n’ont pas nécessairement été acteurs de la contestation en mai-juin 68 ont en tout cas été marqués par les idées portées par ce mouvement – et les « néophytes », les « nouveaux sans tradition militante » (p. 139-140). Il conclut de son étude qu’il s’agit d’un « mariage réussi » et que « malgré le décalage qui s’exprime entre nouveaux et anciens, la variation se situe le plus souvent à l’intérieur des mêmes tendances, de la même vision des priorités. On peut donc affirmer que Sud regroupe un public qui partage largement le même état d’esprit ». Il ajoute « que cet état d’esprit se diffuse de l’appareil aux adhérents, des vieux aux jeunes, et non l’inverse », le syndicat agissant alors un peu « comme une école » (p. 144).

À partir des observations réalisées au sein du syndicat étudié et présentées dans la seconde partie, on verra que la question de l’appropriation et de l’appropriabilité du projet est une question importante et que le constat de « mariage réussi » établi par Ivan Sainsaulieu mérite sans doute d’être nuancé.

Notes
196.

Dans les résultats d’une enquête par questionnaire réalisée en 1996 auprès des adhérents de l’organisation par Ivan Sainsaulieu, en collaboration avec des militants de la fédération, 41,54% des répondants ne déclarent aucune expérience syndicale préalable (SAINSAULIEU 1999, p. 137-138).

197.

Sans poser la question de l’appropriabilité du projet, Le Monde initiatives, dans un dossier consacré au « papy-boom militant », pose la question du désalignement des aspirations entre les anciennes générations militantes et les nouvelles, à partir du cas de Sud-PTT : « le syndicat Sud-PTT, que l’on aurait pu croire plus jeune au vu de sa récente création, ne compte que 5,4% de jeunes (20-30 ans). […] Ce peu d’engouement viendrait-il d’une inadéquation entre la perception de l’engagement des ‘seniors’ et l’envie militante des jeunes ? » (oct. 2001, p. 7).