Maurice Duverger, dans son ouvrage Les partis politiques, a produit un mode d’appréhension aujourd’hui classique de la diversité de la participation au groupe militant en distinguant différents degrés de participation et en construisant à partir de là des catégories d’acteurs. Il représente ainsi les partis politiques comme formés de « cercles concentriques ». Il en repère quatre : deux cercles « extérieurs », celui des électeurs et celui des sympathisants, et deux cercles « intérieurs », celui des adhérents et celui des militants 213 . Au sein du groupe des militants, il distingue un sous-groupe, celui des dirigeants, qui compose la « structure du pouvoir » (DUVERGER 1969, p. 113-140) 214 .
D’autres auteurs, qui ont travaillé sur le militantisme syndical ou partisan, ont appréhendé la diversité de la participation à partir de ses formes, mais en restreignant alors le regard aux seuls militants. Ils ont élaboré des typologies de militants. Daniel Mothé par exemple distingue trois profils, trois « morphologies militantes » : le tribun (homme de terrain et de contact, qui organise la mobilisation des salariés), le doctrinaire (manieur d’idées générales, qui donne un sens au combat et à l’activité syndicale au travers de l’idéologie), l’administratif (homme de fichiers et de dossiers, technicien, en relation avec le pouvoir établi, désigné souvent péjorativement comme bureaucrate, assume aussi les tâches de gestion quotidienne du syndicat, comme par exemple la tenue des fichiers d’adhérents). Chaque type construit correspond à un type de syndicalisme : le syndicalisme de métier (de défense économique), le syndicalisme de classe, le syndicalisme de négociation contractuelle (gestionnaire) (MOTHE 1973, chap. 5 Les trois types de militants, p. 109-155). Il reconnaît une certaine fluidité dans ce répertoire de formes d’investissement, la pureté des types construits ne se retrouvant pas dans la réalité : « ces trois types de personnages se rencontrent rarement à l’état pur. Car le militant doit posséder des relations variées et exercer ses activités dans des domaines divers. Le tribun, le doctrinaire, l’administratif représentent donc trois types idéaux du militant ouvrier français » (p. 110). Il ajoute toutefois plus loin qu’« il est rare cependant que des militants soient à la fois des administratifs, des doctrinaires et des tribuns. Dans un syndicat, la sélection naturelle finit par différencier les hommes, même s’ils partagent les mêmes convictions » (p. 146). René Mouriaux définit quant à lui trois figures du militant, en les rattachant à trois types d’activités syndicales : l’orateur, l’organisateur, le négociateur (MOURIAUX 1983, p. 61-63). Chaque type d’activité et de militant renvoie aussi à des compétences spécifiques. L’organisateur est celui qui se consacre plutôt à assurer le fonctionnement régulier des instances syndicales. Il connaît bien les personnes et les problèmes de l’entreprise, il a une vue d’ensemble des tâches organisationnelles à accomplir. Il sait coordonner l’action mais aussi l’impulser. René Mouriaux indique que « les sections syndicales qui ‘tournent’ bien disposent dans leurs rangs de ces hommes ou de ces femmes qui contribuent à rassembler les énergies, à transformer les vœux et les propositions en décisions suivies d’effets » (p. 61). L’organisateur travaille dans une logique d’efficacité. Le négociateur quant à lui agit à l’extérieur du syndicat : c’est lui qui rencontre et dialogue avec les directions d’entreprises et les représentants des autres organisations syndicales. Il sait apprécier les propositions qui lui sont faites, énoncer des contre-propositions. L’orateur est celui qui sait prendre la parole en public au nom de l’organisation, tant à l’extérieur, en direction des salariés, qu’à l’intérieur de l’organisation, dans les congrès par exemple. Il sait se faire écouter et être persuasif 215 .
Maurice Duverger n’évacuait pas la question de la diversité des formes de la participation. Ainsi, il écrivait : « on vient de distinguer des degrés dans la participation : mais s’agit-il réellement de degrés, ou de différences de nature ? Électeurs, sympathisants, adhérents, militants, s’opposent moins par l’intensité de leurs liens avec le parti que par la qualité de ceux-ci. Un militant n’est pas deux ou trois fois plus attaché au parti qu’un adhérent : il y est attaché différemment » (DUVERGER 1969, p. 140).
Les catégories élaborées ici s’appliquent à l’ensemble des membres de l’organisation et elles sont fabriquées à partir d’une combinaison des deux manières d’appréhender la diversité des investissements syndicaux, l’intensité et la forme. Il est difficile de dissocier la question de la variété de l’intensité de l’investissement de celle de la variété de ses formes dans la production des catégories. En fait, selon les degrés d’investissement, celui-ci tend à prendre des formes spécifiques. Par ailleurs, chaque forme d’investissement est liée à un degré d’implication variable et exige que plus ou moins de temps lui soit consacré. Avant de définir les différentes catégories d’acteurs observés dans le syndicat, nous allons définir différentes formes d’investissement syndical.
Maurice Duverger écrit : « l’adhésion implique une participation plus profonde que la sympathie, mais moins profonde que le militantisme » (p. 113) ou encore « le sympathisant est plus qu’un électeur et moins qu’un adhérent » (p. 125). On voit bien là qu’il s’agit d’une perception en termes de degrés de participation.
Dans les études sur le syndicalisme, Maurice Croisat et Dominique Labbé reprennent cette représentation dans leur étude de la CFDT. Ils distinguent trois « cercles », celui des sympathisants, celui des adhérents et celui des militants et permanents (CROISAT & LABBÉ 1992). C’est par exemple le cas aussi de René Mouriaux (MOURIAUX 1983), de Guy Groux et René Mouriaux dans leur étude de la CGT (GROUX & MOURIAUX 1992, p. 137 et p. 153) ou encore de Dominique Andolfatto et Dominique Labbé dans leur ouvrage de synthèse sur le syndicalisme (ANDOLFATTO & LABBÉ 2000, p. 71).
On peut encore renvoyer à André Andrieux et Jean Lignon qui distinguent l’ouvrier, le technicien, le cadre, reliant les formes de l’investissement militant au statut dans l’entreprise (ANDRIEUX & LIGNON 1973) ; ou encore Yvon Bourdet qui construit sept types de militants : le dirigeant, le martyr, l’inscrit, l’activiste, le compagnon de route, le sympathisant, l’imposteur (BOURDET 1976).