Les militants développent une conception forte de l’adhésion syndicale. L’adhésion doit tout d’abord correspondre à un partage minimal des idées défendues par le syndicat. « T’adhères pas à Sud comme ça ! Sur la carte d’adhérent il est écrit que Sud est un syndicat de transformation sociale et anti-capitaliste. Les adhérents doivent savoir où ils mettent les pieds » dit un jour un militant dans une réunion de bureau (BS n°37). Cette conception d’une adhésion comportant nécessairement une part idéologique rejaillit sur la manière dont est envisagé le travail de développement des effectifs du syndicat. Il ne doit alors pas se faire dans n’importe quelles conditions : l’objectif n’est pas exclusivement quantitatif et doit intégrer une dimension qualitative. L’adhésion de type utilitariste, qui intervient comme remerciement pour un service rendu, dans le cadre de la défense d’un cas individuel, ou qui intervient comme souscription d’une assurance syndicale est rejetée (au moins en discours). Voici par exemple la réponse de Jacques, interrogé, dans le cadre d’un entretien, sur le travail syndical de défense de cas individuels et plus précisément sur l’issue de ce type de travail : la personne qui a bénéficié de l’aide du syndicat adhère-t-elle en retour ?
Au-delà du fait qu’elle doit manifester une approbation réfléchie des idées défendues par le syndicat, l’adhésion doit aussi être accompagnée d’une implication minimale dans la vie syndicale et ne pas correspondre simplement au paiement d’une cotisation syndicale. Il y a un rejet de la figure de l’adhérent client, qui adhère en contre-partie d’un service rendu ou qui adhère dans l’attente d’un service en retour.
L’adhésion passive est en effet mal tolérée, incomprise, parfois dénoncée 225 . La participation à la vie syndicale est une norme, énonçant un devoir-être et à partir de laquelle les comportements sont évalués. On trouve des indices de cette conception de la participation comme norme dans les discours des moins investis. C’est le cas par exemple quand un adhérent intervient dans une réunion syndicale et commence en disant, presque en s’excusant, « je ne suis qu’un simple adhérent ». Du côté des plus investis, la nécessité de la participation est affirmée. Voici par exemple comment un militant, dans le cadre d’une discussion d’AG, formule les exigences à l’égard de adhérents et de leur engagement : « il ne s’agit pas de demander un militantisme fou, intégral, mais que les gens se prennent en mains » (AG n°2). Dans le cadre d’une discussion de bureau sur des propositions de réforme du fonctionnement interne de l’organisation, voici quelques interventions relevées et illustrant la l’exigence d’implication minimale portée par les militants : « le militantisme, c’est pas 24h/24h, mais c’est pas une fois par an non plus » (BS n°37). Jacques, dans le cadre d’une réunion de BS, avec la virulence qui caractérise bien souvent ses interventions, dénonce la passivité des adhérents et leur rapport utilitaire et de délégation vis-à-vis de l’organisation : « être adhérent à Sud, c’est pas une assurance, c’est une obligation » (BS n°34). Fabienne, sur un ton plus modéré et moins catégorique, formule elle aussi cette exigence d’implication minimale au cours d’un entretien :
Dans les documents préparatoires au premier congrès du syndicat étudié, on peut lire dans la conclusion d’une partie consacrée à une analyse du développement du syndicat et suivant l’énumération de priorités d’action en matière de développement syndical :
Cette exigence d’implication minimale concerne essentiellement la participation aux réunions, assemblées générales et congrès qui sont (ou en tout cas qui doivent être) des lieux de construction des positions collectives, mais aussi la prise en charge de tâches syndicales (diffusion de tracts, représentation du syndicat dans les CLCN réunies sur son site professionnel), et enfin, la participation aux mobilisations, professionnelles et plus largement sociales (participation aux manifestations).
La norme participative peut être reliée aux deux logiques de fonctionnement principales qui travaillent l’organisation. La participation est une nécessité, dans une logique industrielle, parce que le nombre de personnes prenant en charge effectivement des tâches syndicales est une condition de l’efficacité de l’organisation. C’est une nécessité, dans une logique de démocratie, la démocratie étant alors envisagée comme fondée sur le principe de participation directe du plus grand nombre aux affaires syndicales. L’intériorisation de la nécessité de l’investissement pour assurer l’efficacité de l’organisation ne peut déboucher sur un investissement effectif qu’à condition que la personne croie en son efficacité propre, qu’elle ait développé un sentiment de compétence par rapport aux affaires syndicales. Par ailleurs, l’investissement de type démocratique est lié, pour sa réalisation effective, au partage d’une norme de participation directe et de délégation minimale.
Dans les discours produits par la CFDT à la fin des années 1980, on trouve l’affirmation d’une rupture nécessaire avec ce qui est désigné comme « élitisme » et qui consiste à considérer automatiquement que l’adhérent est un futur militant, à ne pas prendre en compte ni accepter la variété des motifs d’adhésion. La voie est ouverte à une re-définition de la participation, qui ne doit pas nécessairement être participation à l’élaboration des positions collectives et à leur mise en œuvre, mais qui peut être participation financière. « Il faut en finir avec une adhésion élitiste. L’adhérent n’est pas automatiquement un futur militant. Les raisons d’adhérer sont nombreuses et doivent être reconnues comme telles pour que chaque salarié puisse trouver sa place dans la CFDT » ; « Il faut dépasser un élitisme trop fréquent. La recherche de nouvelles formes d’adhésion, de participation au syndicalisme, de contribution à son financement – chèque syndical ou autre – doit se poursuivre » (Syndicalisme Hebdo n°2238, numéro consacré au compte-rendu des débats du 41ème congrès confédéral).