Légitimité d’un investissement limité et grandeur de la personne engagée

Il y a chez les militants un rapport ambigu à l’engagement, avec à la fois la reconnaissance de la légitimité d’un engagement limité et la reconnaissance de l’engagement comme forme de grandeur 226 , qui est alors comme un comportement valorisé et valorisant et qui fait de la personne engagée une personne méritante et respectée.

Personne ne conteste la légitimité du choix de limiter son implication syndicale. « On n’a pas à porter de jugement de valeur sur l’investissement militant des gens. On peut faire de la sensibilisation […] Mais après on n’a pas à ériger de tableau d’honneur » explique Paul dans un entretien (Paul, entretien n°1). Il faut « respecter le niveau d’engagement de chacun » dit un autre dans le cadre d’une discussion d’assemblée générale (AG n°1)

Si personne ne conteste la légitimité du choix de limiter son implication militante, l’engagement demeure pourtant une forme de grandeur active dans les milieux militants, en tout cas au sein de l’organisation étudiée. Le niveau d’implication, la capacité à donner de son temps personnel (sans compter) à ses activités militantes apparaissent comme des éléments de valorisation de la personne.

Dans le cadre d’un entretien, Jean explique son rejet de la figure du militant, « au sens classique » précise-t-il, engagé totalement pour la cause collective, « militant à 100% ». Selon lui, il faut accepter les choix faits par les individus quant à leur degré d’implication militante, quels que soient ces choix. Il évoque aussi l’ambiguïté du rapport à cette figure classique du militant, à la fois rejetée et valorisée. Si cette figure entre en discordance avec des choix personnels et un refus de sacrifier sa vie familiale et ses autres engagements sociaux, elle persiste en tant que modèle idéal :

Jean, au moment où est réalisé l’entretien dont est extrait ce propos est membre du BS, détaché deux jours par semaine. Il explique qu’il essaie de « faire tenir » son travail militant dans les deux journées dont il dispose par semaine pour s’y consacrer. Il indique aussi qu’il refuse en général de participer aux réunions organisées en soirée.

Au sein du collectif étudié, deux modèles coexistent, à la fois dans les pratiques et dans les représentations, celui du militant et celui de l’engagement distancié 227 et c’est cette coexistence de deux modèles opposés qui éclaire l’ambiguïté du rapport à l’engagement. Il est impossible d’établir que la coexistence des deux modèles soit le signe du caractère transitoire de la période et que le modèle de l’engagement distancié serait en train de progressivement succéder à celui du militant. La persistance de la figure du militant, au sens classique, dans les représentations et les pratiques n’est pas simplement le fait des plus anciens, de ces militants qui se sont formés au militantisme dans une période où cette figure était dominante. Elle peut être aussi partagée par des militants plus jeunes. Par ailleurs, tous les anciens, qui ont pu dans leur parcours militant connaître une période d’engagement sans limite, ne reproduisent pas nécessairement aujourd’hui ce comportement.

L’exigence d’implication minimale est à l’origine de tentatives pour diffuser l’investissement syndical.

Notes
226.

Le terme est employé par Luc Boltanski et Laurent Thévenot qui en font une notion centrale de leur modèle dans les Economies de la grandeur. Les formes d’accords et de désaccords qu’ils étudient sont des accords et désaccords sur la grandeur des personnes. Chacune des cités construites est fondée sur un principe supérieur commun, qui est un principe de grandeur et qui permet de mesurer les personnes (BOLTANSKI & THEVENOT 1991). Dans notre propos, la grandeur de la personne engagée est à la fois une forme de grandeur démocratique et une forme de grandeur industrielle.

227.

Voir ION 1994 & 1997.