Des tentatives pour diffuser l’investissement syndical

Au cours du travail d’observation, nous avons assisté à de multiples tentatives faites par les militants afin de trouver des volontaires parmi les adhérents pour prendre en charge des tâches militantes, principalement pour assurer des permanences syndicales, pour représenter le syndicat dans les mouvements sociaux et pour représenter le syndicat dans des instances comme les CLCN et les CHS-CT. Ce type de sollicitations prend le plus souvent la forme d’un courrier adressé à l’ensemble des adhérents. Les taux de réponses sont en général très faibles et les taux de réponses favorables plus encore.

La sollicitation des adhérents, c’est-à-dire le fait de faire appel à eux pour participer activement à la vie de l’organisation, est une pratique qui se trouve prise entre deux exigences ici contradictoires qui pèsent sur l’action militante, l’exigence de démocratie et l’exigence d’efficacité.

Le fait de faire de fréquents appels à participation diffusés à l’ensemble des adhérents répond à une exigence de démocratie, une démocratie fondée sur le principe d’une participation large et diversifiée de tous aux affaires collectives et liée à l’idée d’une compétence partagée pour prendre part aux activités syndicales. La sollicitation des adhérents est parfois explicitement rattachée à l’exigence de démocratie dans les discours militants.

Dans une réunion de BS, alors que la discussion porte sur la désignation d’une personne pour assurer la représentation du syndicat au sein du conseil d’administration du groupe ATTAC local, l’idée de faire un courrier à l’ensemble des adhérents pour rechercher un volontaire émerge. Viviane indique alors son soutien à cette proposition et dit : « oui, un courrier à l’ensemble des adhérents, c’est beaucoup plus démocratique que de demander de manière informelle aux gens que l’on pense susceptibles d’être intéressés » (BS n°30). Alors qu’est évoqué, toujours dans une réunion de BS, le principe d’un « appel large à candidature », c’est-à-dire diffusé à l’ensemble des adhérents, pour occuper des postes de permanents syndicaux, Antoine approuve ce principe et dit : « c’est la démocratie. Démocratiquement parlant, il faut ouvrir l’appel à candidature » (BS n°17).

Le caractère démocratique de ce type de sollicitation des adhérents se trouve parfois remis en cause. C’est par exemple le cas dans une réunion de BS, alors que les militants échangent sur les modalités d’organisation de leur prochain congrès local et que la suggestion d’un appel à volontaires, diffusé à l’ensemble des adhérents, pour participer activement à la préparation de ce congrès, a été formulée (BS n°16). Pour Bruno, il est probable qu’aucun adhérent ne réponde favorablement à cette sollicitation et il est donc inutile de la faire. Jacques rejette le raisonnement suivi par Bruno et réagit en disant que « ce n’est pas une raison ». Bruno poursuit en indiquant que procéder à une sollicitation, sachant qu’elle ne débouchera sur aucune participation effective, constitue « un semblant de démocratie ». Il reçoit alors le soutien de Jean, pour qui « le résultat est connu d’avance » et dans ces conditions la sollicitation relève d’une « démocratie formelle ». Finalement, les adhérents ne seront pas sollicités pour participer à la préparation du congrès. Ici, la mise en cause du caractère démocratique des opérations de sollicitation des adhérents n’est pas tant liée à la procédure elle-même qu’à son usage dans un contexte où l’absence d’effets en terme de participation est attendu.

Sur le plan de l’efficacité de l’action, l’organisation de fréquentes sollicitations des adhérents est aussi contestée. L’évaluation de la pratique ne s’effectue alors pas à partir de sa capacité à ouvrir l’accès à la participation militante, mais à partir d’un calcul mettant en balance les résultats attendus et les moyens engagés. L’envoi d’une lettre à l’ensemble des adhérents représente un coût, une dépense matérielle, financière et une dépense de temps militant. Or, les résultats obtenus lors des sollicitations qui ont été menées par le passé permettent d’anticiper un nombre de réponses favorables très faible, voire nul.

Par ailleurs, l’idée, impliquée par le principe de sollicitation large, d’une compétence partagée par l’ensemble des adhérents à la prise en charge des activités syndicales est parfois contestée, bien que cette contestation demeure peu développée en raison de sa légitimité douteuse au regard des principes qui fondent le projet de démocratie de Sud-PTT. Dans un échange au cours d’une réunion de BS sur la sollicitation des adhérents pour occuper des postes de permanences syndicaux, Christine marque ses préventions par rapport à l’idée d’un appel à candidature diffusé à l’ensemble des adhérents : « c’est bien d’être démocratique mais après, il faut gérer les problèmes que ça peut engendrer » (BS n°17). Elle fait ici allusion au risque de recevoir des réponses favorables de la part de personnes peu compétentes pour tenir le rôle de permanent ou dont la motivation serait moins de contribuer à la vie collective que de s’offrir une journée hors travail, et à l’obligation dans laquelle se trouveraient alors les militants d’y donner suite, étant donné l’absence de procédure instituée de sélection des candidatures (en tout cas à l’époque où se déroule cette réunion de BS, une procédure d’élection étant mise en place par la suite).

Dans la plupart des cas, tout au long de notre période d’observation, l’arbitrage entre l’exigence de démocratie, c’est-à-dire concrètement ici la sollicitation fréquente de l’ensemble des adhérents pour s’investir dans la vie syndicale, et l’exigence d’efficacité, c’est-à-dire le renoncement à la sollicitation des adhérents, s’opère le plus souvent en faveur de la première exigence et donc en faveur de la sollicitation, malgré le peu de résultats attendus. Toutefois, on observe dans les échanges des pressions de plus en plus fortes en faveur d’un renoncement, au moins partiel, à ce type de pratique, appuyées sur une argumentation en termes d’efficacité, mettant en avant le coût important engagé par la procédure, en temps et en énergie surtout, l’élément financier n’étant jamais cité, et le caractère très limité des effets qui peuvent être attendus en termes de participation effective des adhérents. Il n’y a pas récusation de l’exigence démocratique. Seulement, si le fait de procéder à des sollicitations larges et fréquentes des adhérents pour qu’ils s’investissent dans la vie syndicale répond bien en principe à une exigence de démocratie, en pratique, la réalisation de ces sollicitations ne produit pas les effets démocratiques escomptés, ou alors de manière très limitée. À partir de là, l’argument de l’efficacité trouve un espace pour produire ses effets. Les expériences passées de sollicitation et leur échec à produire des effets démocratiques sont mobilisés ici pour fragiliser la validité de la mobilisation d’une exigence de démocratie pour déterminer un comportement (solliciter ou ne pas solliciter).