Auto-limiter son investissement militant

On trouve, dans les discours développés par les militants, l’affirmation d’un impératif de restriction des investissements individuels, afin de limiter la concentration des responsabilités sur quelques-uns. C’est par exemple une idée développée par Paul, dans le cadre d’un entretien au cours duquel il revient sur les motifs de son refus de valider la candidature de Jacques pour un poste de permanent détaché à plein temps :

Pierre lui aussi met en cause la logique qui sous-tend la proposition de Jacques : « la question de Jacques, c’était de dire ‘on a gagné les élections, donc on a beaucoup plus de travail, donc on peut pas le faire parce qu’on n’a pas assez de gens qui le font, donc je vais m’en occuper moi’. Moi, je préfère que le travail se fasse pas, parce qu’en plus on est petit comme syndicat... » (Pierre, entretien n°1)

Luc affirme lui aussi l’exigence de limitation qu’il s’applique à lui-même. Il est, au moment où est réalisé l’entretien à partir duquel le propos cité ci-après est extrait, membre du BS, détaché une journée par semaine. Il est aussi élu au conseil de surveillance d’un restaurant administratif et représente le syndicat au sein du Comité de vigilance contre l’extrême-droite. Cette exigence présente dans son propos à la fois une dimension personnelle, (il faut savoir limiter son investissement militant pour équilibrer ses différents engagements et préserver sa vie familiale) et une dimension collective (il faut limiter son implication militante pour laisser de l’espace aux autres et assurer une participation militante qui soit la plus large possible) :

Jacques, pour sa part, n’estime pas devoir se soumettre à une exigence d’auto-limitation de son investissement : « pour le moment, tant que je peux donner du temps, que je le sens pas comme étant une obligation, que je ne suis pas un martyr, que ça me plaît, pourquoi je le ferais pas ? ».

Il tient ce discours alors qu’il passe beaucoup de temps au local syndical. Il est détaché seulement deux jours par semaine, mais, travaillant de nuit, il est disponible durant la journée et consacre une grande partie de ce temps libre à ses activités syndicales. Il représente le syndicat dans de multiples structures, AC !, le G10, la Coordination de vigilance contre l’extrême-droite, etc. Il est enfin très investi dans le mouvement des chômeurs, mobilisation en cours au moment de l’entretien dont est issu l’extrait suivant. Il est interrogé sur les critiques dont il fait l’objet, du fait de son très fort degré d’implication militante :

Ce type de discours est beaucoup moins répandu que le discours formulant une exigence d’auto-limitation de l’investissement militant.

L’observation du quotidien syndical conduit à établir un constat de faiblesse globale de l’investissement syndical, de concentration du travail syndical sur quelques-uns, et d’un renouvellement limité dans la composition du noyau militant. Pour comprendre l’état de la participation dans le syndicat étudié, il semble intéressant d’ouvrir l’analyse sur les logiques de l’investissement syndical. La faiblesse de la participation peut être envisagée à la fois comme le signe de la participation de quelques-uns, plus disposés que d’autres, mais aussi comme le signe de l’exclusion d’un certain nombre.