2- Logiques des investissements et désinvestissements syndicaux

La réflexion et l’analyse s’engagent ici sur la question des facteurs explicatifs de l’investissement syndical. Quelles sont les logiques de l’investissement militant ? Quels sont les éléments qui amènent les adhérents d’une organisation à participer à sa vie interne ? Quels sont au contraire les éléments qui freinent, voire empêchent le passage à une position active ? Quels sont enfin les éléments qui peuvent conduire des militants à se désinvestir, à renoncer à des responsabilités syndicales, voire à quitter l’organisation ? Il s’agit donc d’identifier les conditions de possibilité et d’impossibilité de l’investissement au sein de l’organisation.

La question des logiques de l’investissement syndical se distingue de celle des logiques de l’adhésion. Il ne s’agit pas ici d’expliquer les éléments qui jouent dans le choix d’adhérer à un syndicat, mais de rechercher les éléments explicatifs de l’investissement dans l’organisation, c’est-à-dire de la prise en charge de tâches militantes, de la participation active à la vie syndicale. Les analyses produites sur les logiques de l’adhésion à une organisation militante, qu’elle soit syndicale, partisane ou associative, fournissent néanmoins des éléments utiles pour avancer dans la compréhension de l’investissement syndical, en ouvrant des voies explicatives à explorer 228 .

Afin de travailler la question des logiques de l’investissement militant et du non-investissement, nous avons souhaité rencontrer de « simples » adhérents, c’est-à-dire des adhérents passifs ou très peu impliqués dans la vie syndicale. Pour cela, avec la coopération des militants du syndicat étudié, nous avons envoyé une lettre à chaque adhérent présentant brièvement notre travail et sollicitant une rencontre pour un entretien, afin notamment d’évoquer leurs « attentes » vis-à-vis du syndicat, indiquions-nous alors. Nous avions pris le soin de formuler les choses de manière à ce que chacun puisse se dire qu’il avait des choses à dire, et notamment ceux qui n’avaient aucune implication militante. Nous n’avons reçu alors aucune réponse.

Une seconde tentative a été faite quelques temps après, par un autre biais, celui d’un questionnaire diffusé aux participants à un congrès (congrès n°3) et demandant notamment à ceux qui acceptaient une entrevue d’indiquer leurs coordonnées à la fin du questionnaire. En nous adressant aux participants à une réunion syndicale, nous renoncions à atteindre les moins impliqués, mais nous pouvions toujours espérer pouvoir réaliser des entretiens avec des gens peu impliqués. Nous avons cette fois-ci recueilli quelques réponses favorables, de la part de militants que nous connaissions déjà, mais que, pour une partie d’entre eux, nous n’avions pas encore rencontrés dans le cadre d’un entretien, mais aussi de la part d’adhérents que nous ne connaissions pas encore (trois adhérents inconnus jusqu’alors). Lors de la rencontre effective avec ces personnes, nous avons pu constater qu’il ne s’agissait pas de « simples » adhérents dans la mesure où, s’ils n’étaient effectivement pas ou très peu impliqués sur un plan militant dans le syndicat étudié, ils l’avaient tous été par le passé, soit dans un autre syndicat (CGT ou CFDT), soit dans un autre syndicat Sud-PTT, et que, pour deux d’entre eux au moins, ils formaient le projet de s’investir plus (projet d’ailleurs réalisé avec une élection au conseil syndical).

Les difficultés d’accès aux adhérents les moins impliqués, si elles sont réelles, ne sont pas insurmontables, et surtout, la réalisation d’entretiens avec ces personnes demeure essentielle pour avancer dans la compréhension des logiques de l’investissement militant. Nos tentatives infructueuses et l’impossibilité pratique dans laquelle nous nous sommes trouvée de faire d’autres essais, en mobilisant d’autres moyens, du fait d’une contrainte de temps, constituent un grand regret.

Nous allons dans un premier temps laisser de côté l’explication des désinvestissements syndicaux pour nous intéresser aux facteurs explicatifs de la variété des investissements, dans leur intensité et dans leurs formes.

Notes
228.

Guy Caire, dans un article paru dans la Revue française des affaires sociales, propose une analyse des « déterminants personnels, structurels et institutionnels de la militance » rompant avec les analyses de type utilitariste (CAIRE 1980). Sur les facteurs explicatifs de l’adhésion syndicale, voir CROISAT & LABBÉ 1992, p. 43-48. Au cours d’une recherche menée, dans le cadre de la réalisation d’un mémoire de fin d’études, sur l’engagement associatif, nous nous sommes penchée sur la question des logiques de l’adhésion associative. Voir PERNOT (Hélène), 1997, Militantisme moral et estime de soi. Enquête auprès de vingt militants associatifs, mémoire de fin d’études, sous la dir. de Paul Bacot, Lyon, IEP, Université Lumière Lyon 2, et surtout la première partie Itinéraires individuels et processus de mobilisation, p. 15-52).