La compétence militante et le sentiment de compétence à l’exercice d’activités syndicales constituent une condition essentielle de possibilité de l’investissement syndical et un élément essentiel pour comprendre les formes que cet investissement prend, et donc pour comprendre la division du travail syndical.
Pierre Bourdieu a considérablement influencé la science politique et ses travaux ont été à l’origine de l’émergence, à partir du milieu des années 1970, de cette « une troisième ‘génération’ de travaux français sur la participation », qui mettent au cœur de l’analyse le constat de faiblesse généralisée de la participation politique et lient cette faiblesse aux effets d’exclusion du plus grand nombre produit par le système politique (MEMMI 1985, p. 320).
Le concept de compétence politique est un concept clé de l’analyse que Pierre Bourdieu fait de la pratique démocratique. Il la définit « comme la possession des connaissances savantes et pratiques nécessaires pour produire des actions et des jugements proprement politiques et surtout peut-être par la maîtrise du langage proprement politique » (BOURDIEU 1979, p. 476). Cette compétence se mesure à la connaissance des organisations politiques, à la capacité à les situer et à se situer soi-même, notamment sur l’axe droite/gauche, à la maîtrise des schèmes de classification et d’évaluation politique, à la familiarité avec les thèmes qui font l’actualité politique du moment. Elle est indissociable d’un sentiment de compétence politique, c’est-à-dire le fait de se considérer comme doté d’une aptitude et donc d’une légitimité, d’une autorité, pour émettre une opinion politique, un jugement politique, et plus largement pour prendre part à une activité politique 229 .
Dans l’analyse de Pierre Bourdieu, c’est la position sociale, la possession de capitaux scolaires, culturels et économiques, qui déterminent la compétence et le sentiment de compétence politique. La différenciation sociale produit des asymétries de compétences, notamment dans l’exercice des activités politiques. Le système politique tel qu’il fonctionne actualise des inégalités sociales pré-constituées et produit des effets de dépossession des profanes au profit des professionnels de la politique.
Pour Pierre Bourdieu, la division du travail militant dans les organisations répond à une logique sociologique. Il s’inscrit en opposition à ce qu’il appelle les « théories néo-machiavéliennes », représentées notamment par Robert Michels, et qui inscrivent la division du travail politique et les mécanismes oligarchiques qui y sont reliés dans la nature humaine. Il y aurait des masses dotées d’une « incompétence incurable », qui auraient un besoin de chefs (MICHELS 1971 ; BOURDIEU 1981, p. 3).
Daniel Gaxie, s’inscrit dans la perspective ouverte par Pierre Bourdieu. Il montre que la participation politique est réservée à des « professionnels » peu nombreux (GAXIE 1973). Il met en lumière les effets de « cens caché » qui s’exercent dans l’espace politique, produisant des inégalités dans la participation des citoyens à l’espace public, à la fois quant à la probabilité même d’une intervention et dans le poids que celle-ci y aura, fondées sur des inégalités de répartition du capital symbolique entre les couches sociales (GAXIE 1978).
Cette analyse de la participation politique à partir du concept de compétence peut être valablement transposée à l’analyse de l’investissement syndical dans l’organisation. La compétence des personnes, leur capacité à faire les choses ou leur sentiment d’être capable de les faire, apparaît comme un élément essentiel pour comprendre l’investissement syndical et la division du travail syndical.
Voir aussi la définition des composantes de la compétence politique proposée par Daniel Gaxie dans GAXIE 1978, p. 63-95.