Les rétributions individuelles

Daniel Gaxie ouvre la voie à une analyse des rétributions individuelles de l’investissement militant avec un article publié en 1977 dans la Revue française de science politique et intitulé « Économie des partis et rétributions du militantisme » (GAXIE 1977). En analysant ces rétributions du militantisme, il a beaucoup apporté à la science politique française, et plus précisément à l’analyse du militantisme et de l’action collective. Il rompt avec les interprétations du militantisme à partir du seul motif idéologique (« la défense d’une cause »), engage une rupture avec « l’idéologie du militant dévoué et désintéressé » (p. 150) et oriente l’interprétation vers une analyse des rétributions matérielles et symboliques de l’engagement. Il écrit que « contrairement à la façon dont les partis présentent leur action, il est donc douteux que l’activité partisane s’explique uniquement par la volonté de défendre une cause » (p. 128). Si les « mobiles idéologiques » ne sont pas totalement récusés, il invite néanmoins à prendre en compte « d’autres incitations [qui] viennent les appuyer ou les renforcer » (p. 128). La notion de rétribution renvoie à du « matériel » et à du « symbolique » et recouvre donc des éléments très hétérogènes : « l’attachement à la cause, la satisfaction de défendre des idées, constituent ainsi des mécanismes de rétribution de l’activité politique au même titre que la rémunération financière ou l’obtention d’un emploi » (p. 125). Il s’inscrit ainsi dans la perspective utilitariste tracée par Mancour Olson qui analyse l’engagement dans l’action collective à partir d’un calcul coûts-bénéfices opéré par les acteurs 234 . Daniel Gaxie met toutefois en garde contre les usages abusifs de l’axiomatique de l’intérêt : « la prise en considération de ces rétributions ne doit pas cependant conduire à la vision cynique des partis de masse fonctionnant dans l’intérêt exclusif de militants qui chercheraient consciemment à maximiser les profits retirés de leur activité. Outre que la quête consciente des gratifications est rare et, à tout le moins rarement systématique, qu’elles sont le plus souvent obtenues que recherchées, c’est dans la logique des buts de l’organisation que s’opère la rémunération des services rendus » (p. 150-151) 235 .

L’investissement militant procure donc des satisfactions individuelles qui permettent de comprendre pourquoi des personnes y consacrent une partie de leur temps. Ces satisfactions permettent bien plus d’éclairer le maintien de l’investissement que son déclenchement dans la mesure où, bien souvent, elles ne sont pas perçues du dehors et de l’extérieur et qu’elles n’apparaissent à l’individu qu’au moment où il fait l’expérience de l’investissement. Elle ne font pas l’objet d’un calcul préalable coûts/bénéfices. Par ailleurs, la définition de ce qui constitue une rétribution est liée à la situation de la personne, à ses aspirations, et ce qui représente une satisfaction pour les uns ne le sera pas nécessairement pour les autres. Dans le cas du syndicat étudié, les rétributions identifiables sont principalement de nature symbolique et non matérielle.

Notes
234.

Selon la problématique olsonienne, les individus, rationnels, bien qu’ils aient des intérêts communs à défendre, n’ont pourtant pas intérêt à entrer dans l’action collective puisqu’ils pourront profiter gratuitement des biens collectifs que celle-ci produira. S’ils s’investissent néanmoins dans l’action collective, cela ne peut être que sous la contrainte, sous l’emprise de motifs non rationnels, ou parce qu’ils sont incités à le faire par une organisation qui distribue des biens individuels (OLSON 1987). Si Mancour Olson invite à ne plus considérer l’engagement comme un processus « naturel », ce qui constituait à l’époque une ouverture analytique nécessaire, elle présente néanmoins des insuffisances. Elle réduit trop l’engagement à un utilitarisme étroit. Des approches critiques correctives ont par la suite été développées. Voir par exemple HIRSCHMAN 1983 et 1986 et PIZZORNO 1986.

235.

Pour une application de l’analyse en termes de rétributions au militantisme écologique, voir SAINTENY 1995 ; sur le cas des militants du Parti socialiste, voir REY & SUBILEAU 1991, p. 44-60.