Le sentiment d’utilité de l’investissement

Le sentiment d’utilité de l’investissement, lié aux ressources dont la personne dispose et à la perception qu’elle en a, mais aussi à la perception de l’état du collectif syndical, peut favoriser l’implication.

Le cas de Christine illustre à la fois l’effet de frein à l’investissement produit par l’image d’un collectif syndical efficace, animé par des militants nombreux et compétents, et l’effet stimulant sur l’investissement produit par l’image d’un collectif peu développé, en construction. Christine connaît une première syndicalisation à Sud-PTT dans une section rattachée au syndicat des Télécoms Paris, un des syndicats les plus importants de la fédération qui est aussi le syndicat d’une partie de l’équipe des fondateurs parisiens. Elle explique comment à ce moment-là, elle s’implique peu sur un plan militant. Elle ne prend véritablement part aux activités syndicales qu’une fois arrivée en province et entrée dans le syndicat étudié, qui n’est à l’époque qu’un petit syndicat en construction.

Plusieurs des militants fondateurs du syndicat local expliquent que, lorsqu’ils sont entrés à Sud, sans connaître l’état de développement de l’organisation, et qu’ils ont ensuite fait le constat que le syndicat n’était qu’embryonnaire, ils ont été conduits à prendre une part très active dans la construction de l’organisation sans l’avoir au départ envisagé.

C’est par exemple ce qu’explique Urbain ici :

Jean tient un discours similaire. Il est interrogé dans l’extrait d’entretien suivant sur les premiers temps de son engagement à Sud-PTT, alors que localement, il n’y a encore que quelques adhérents et il explique :

Dans les cas présentés, la perception de l’état du collectif syndical et le sentiment d’utilité de l’investissement éclairent moins le déclenchement de cet investissement que l’intensité qu’il prend.

Il convient toutefois de nuancer l’effet stimulant du sentiment de l’utilité de son implication dans l’organisation. Celui-ci semble en effet ne produire son effet stimulant que lorsqu’un certain nombre de conditions sont réunies et lorsque les personnes présentent un profil qui les prédisposent déjà à produire cet investissement militant. Si des personnes se sont effectivement impliquées dans la construction du syndicat, beaucoup plus qu’elles ne pensaient le faire initialement, d’autres se sont aussi simplement contentées de payer leur cotisation syndicale sans s’intégrer dans l’équipe militante de départ et prendre en charge une partie du travail syndical. Pour ressentir le sentiment d’utilité de son investissement, il faut avoir développé de manière minimale un sentiment de compétence militante, d’autant que, le nombre de militants étant réduit, il est attendu que chacun sache faire preuve d’un minimum d’autonomie. Revenons aux trois cas présentés.

Pour ce qui est du cas de Christine, dans le passage de la non-implication militante dans le syndicat parisien à l’implication militante dans le syndicat étudié, l’effet de contexte organisationnel, s’il a pesé, comme elle en exprime l’intuition dans le propos rapporté, il n’a pu toutefois produire son effet stimulant qu’en raison de dispositions personnelles plutôt favorables à l’implication militante, des dispositions qui le rendent possible, sans le rendre nécessaire.

Avant d’entrer à Sud-PTT, Christine a été pendant plusieurs années syndiquée à la CGT, puis à la CFDT. Elle commence sa carrière aux PTT, en 1980, dans un centre de renseignement téléphonique, le « 12 ». Elle se syndique à d’abord la CGT, puis à la CFDT. L’activité syndicale est intense dans les centres de renseignements téléphoniques, elle y prend part, elle assiste aux réunions syndicales, sans pour autant occuper de responsabilités spécifiques au sein de l’organisation. Mais elle se forme à l’action syndicale. Par ailleurs, elle entre à Lutte ouvrière à l’âge de 17 ans et y milite pendant dix ans. Au-delà des ces expériences militantes qui l’ont familiarisée avec l’univers syndical, et plus largement avec l’univers politique, mais qui l’ont aussi formée à la pratique syndicale, Christine dispose de ressources scolaires, puisqu’elle est titulaire d’une licence d’histoire et qu’elle a fait l’École normale, des ressources mobilisables dans le processus d’apprentissage militant, le facilitant et l’accélérant. Elle est par ailleurs exposée durant dans sa jeunesse à des situations qui engagent une socialisation politique précoce. Elle suit une scolarité dans un collège-lycée parisien dans lequel elle découvre la contestation politique et sociale. Elle se trouve prise dans l’effervescence gauchiste de l’après-1968 (elle est en 5ème lors des événements de mai 1968) et pendant toute sa scolarité, elle prend part à de nombreux mouvements de contestation qui émergent dans son établissement. Elle se laisse d’ailleurs d’autant plus facilement prendre par cette ambiance contestataire et agitée qu’elle suit alors les traces d’un grand frère, engagé, de qui elle est très proche.

Le cas d’Urbain et son parcours militant ont été évoqués précédemment. Quant à Jean, en entrant à Sud-PTT, il dispose lui aussi d’une expérience militante préalable, au sein d’organisations lycéennes et étudiantes principalement. Il a milité au Parti communiste. Il a par ailleurs enseigné pendant plusieurs années, en tant que maître auxiliaire, et un a été militant de base pendant un an à la FEN. Il dispose par ailleurs de ressources scolaires importantes, puisqu’il a une maîtrise d’histoire.

Si l’état de faible développement du collectif militant et l’exigence d’implication qu’il produit peuvent avoir un effet stimulant sur certaines personnes, comme cela a été le cas pour Christine, Jean et Urbain, pour d’autres personnes, l’effet peut être inverse et au contraire inhiber tout investissement syndical. Certaines personnes peuvent en effet rechercher un environnement militant plus sécurisant, moins exigeant par rapport à leur investissement.