La sollicitation : un élément déclencheur de l’investissement

La sollicitation est un élément important dans le déclenchement de l’investissement militant. Elle ouvre un espace pour l’actualisation de dispositions à l’engagement qui auraient pu sans cela demeurer à l’état de potentialités. On peut parler d’investissement « extro-déterminé » comme Maurice Croisat et Dominique Labbé parlent d’adhésion « extro-déterminée », c’est-à-dire déterminée « par la pression sociale et le milieu » (CROISAT & LABBÉ 1992, p. 45-46). Cette adhésion extro-déterminée est sollicitée sur le lieu de travail ou, mais de manière moins fréquente, par l’entourage 244 . Une mobilisation au sein de l’entreprise peut aussi conduire à l’adhésion syndicale. Ils distinguent ce type d’adhésion de l’adhésion « intro-déterminée », « dont la motivation provient essentiellement de prédispositions personnelles intérieures ». Comme les deux auteurs l’indiquent, les différents types d’adhésion « peuvent exister concurremment » (p. 45). Effectivement, ce qui rend possible, impossible, ou peu probable, l’investissement militant, comme l’adhésion, renvoie à la fois à des éléments extérieurs aux personnes, à des éléments intérieurs, et aux interactions entre les deux catégories d’éléments.

Nous avons vu que les sollicitations collectives des adhérents, réalisées par courrier, étaient très fréquentes dans le syndicat étudié, mais aussi qu’elles étaient souvent sans effet, ne déclenchant que très peu ou pas d’investissement militant. Par ailleurs, dans les discussions lors des AG et congrès, le manque de militants revient de manière récurrente dans les interventions, ce qui constitue une sollicitation implicite des adhérents présents.

La sollicitation directe et personnalisée, réalisée le plus souvent sur le lieu de travail ou éventuellement à l’occasion d’une réunion syndicale, apparaît plus efficace qu’une sollicitation collective pour amener un adhérent à s’investir ou un militant à s’investir plus. La sollicitation peut contrecarrer les effets de frein à l’engagement produits par un sentiment d’incompétence ou de compétence limitée. Recevoir une sollicitation personnelle peut en effet être vécu sur un mode valorisant et alors engager le dépassement d’un sentiment d’incompétence paralysant. Elle peut aussi plus simplement amener l’adhérent à envisager un investissement qu’il n’aurait pas envisagé spontanément.

Cécile est détachée une journée par semaine et assure une permanence au local syndical. Interrogée en entretien sur le processus qui l’a amenée à s’investir, elle explique : « j’étais venue à une réunion et on recherchait du monde pour des détachements » (Cécile, entretien). L’investissement militant comme réponse à une demande, à une sollicitation, revient fréquemment dans les récits que les personnes font de leur processus d’implication.

Dans le cas d’un syndicat étudié, les sections syndicales constituées et actives sont très peu nombreuses. De nombreux adhérents se trouvent ainsi isolés sur leur lieu de travail. Cette situation est bien peu favorable à la fois à la syndicalisation et aussi à l’investissement militant des adhérents, dans la mesure où la sollicitation, souvent nécessaire à l’activation de dispositions à l’investissement, ne s’opère pas.

En revanche, des sollicitations trop pressantes, peuvent avoir un effet contraire sur l’investissement et produire un effet repoussoir, renforçant l’image de l’engagement comme processus dévorant. Comme l’indique Pierre-Éric Tixier, « le nombre d’instances auquel doit faire face la section conduit les responsables à exercer de fortes pressions sur les adhérents pour qu’ils acceptent de représenter l’organisation par un biais ou un autre, ce qui finalement joue a contrario comme un repoussoir en renforçant cette imagerie de la machine dévorante » (p. 33).

Différentes conditions doivent être réunies pour former une configuration favorable à l’investissement syndical, liées à la fois aux compétences individuelles et à la perception que les individus en ont, aux disponibilités individuelles, aux satisfactions tirées ou attendues de l’investissement, aux aspirations individuelles, à l’image attractive ou répulsive que les personnes ont de l’engagement militant et du collectif militant et de l’utilité de leur investissement dans ce collectif. Toutes ces conditions ne doivent pas nécessairement être réunies ensemble. Leur combinaison varie en fonction de chaque cas individuel mais aussi selon les moments chez un même individu. Les éléments qui jouent dans le déclenchement de l’investissement et dans la prise de responsabilités militantes ne sont bien souvent pas les mêmes que ceux qui jouent dans le maintien de cet investissement, en tout cas pas exactement les mêmes.

Notes
244.

Ils expliquent qu’une « pression multiforme du groupe [est] attestée dans de très nombreux entretiens. A la question ‘Pourquoi avez-vous adhéré ?’, une réponse revient souvent : ‘Parce qu’on me l’a demandé’ » (p. 45).