La sortie à l’issue d’un conflit interne au collectif militant

Le désinvestissement peut renvoyer à un conflit interne au collectif militant 245 . Le syndicat étudié est, pendant toute la période d’observation, traversé par des conflits internes, dont l’intensité est plus ou moins élevée selon les moments et dont les protagonistes varient. Ces conflits internes présentent une dimension personnelle, puisqu’ils opposent des militants entre eux et engagent des critiques individualisées, mais aussi une dimension plus collective ou politique, le conflit personnel venant alimenter le conflit politique et inversement, sans qu’il soit possible de déterminer lequel a généré l’autre.

Dans le cas évoqué ici, le désinvestissement est lié à un conflit interne, qui s’étend sur près de deux années, avec des dimensions politiques et individuelles intriquées, et des moments de tensions très fortes et d’apaisement provisoire. Il entraîne la sortie collective d’un groupe de militants. L’émergence de ce conflit est liée à la réforme des classifications qui est appliquée à partir de 1994 246 . De manière schématique, il oppose des militants qui considèrent que la bataille est perdue et qu’il est désormais inutile d’y engager des forces militantes, s’alignant ainsi sur les positions défendues par l’équipe fédérale, et d’autres qui considèrent que la bataille doit être poursuivie, notamment en menant campagne auprès des salariés pour le refus de la réforme et pour le maintien sur les grades anciens 247 . Au sein du syndicat étudié, ce conflit va progressivement prendre la forme d’un conflit opposant le bureau syndical et un groupe de militants extérieurs à celui-ci. Les réunions syndicales, assemblées générales et congrès, sont l’occasion de confrontations systématiques entre les deux camps, celui du bureau et celui des opposants. Chaque question examinée est prétexte à confrontation, les idées défendues par les uns étant systématiquement combattues par les autres. Le « bureau » reçoit le soutien d’une majorité d’adhérents. Les votes lors des AG et congrès l’attestent. Progressivement, les opposants les plus impliqués dans le conflit (ils sont quatre) se désinvestissent de la vie syndicale, renoncent à leurs responsabilités militantes, à leur détachements syndicaux. C’est une affaire individuelle qui déclenche la sortie des opposants.

En dehors du retrait de ce groupe des « opposants », d’autre retraits, individuels, interviennent au cours de la période d’observation, répondant eux aussi à des conflits internes, avec, dans certains cas, des conflits fortement individualisés. D’autres démissions interviennent en lien avec des désaccords politiques (par exemple des démissions suite à la prise de position du syndicat en faveur de l’accès des facteurs contractuels à la vente des quartiers, évoquée dans le chapitre consacré à la décision). Ces retraits s’opèrent en général brusquement.

Notes
245.

La mésentente au sein de la section syndicale constitue 24% des raisons de départ invoquées par l’échantillon de 491 anciens adhérents de la CFDT interrogés par Antoine Bévort, Maurice Croisat Dominique Labbé (LABBÉ, CROISAT & BÉVORT 1990, p. 40).

246.

C’est le volet social de la réforme Quilès des PTT : modification des grilles de classification et passage d’une logique de grade à une logique de fonction, modification des règles de gestion du personnel, avec une déconcentration du recrutement, l’introduction d’une individualisation dans la gestion des carrières. Sud-PTT s’oppose radicalement à cette réforme, y voyant l’amorce d’un processus de privatisation, et dénonce les inégalités de traitement entre agents induites par la mise en œuvre de la réforme des classifications.

247.

Interrogé lors d’un entretien sur cette question, un militant fédéral (fondateur) livre sa lecture du conflit sur la question de la reclassification, un conflit qui n’engageait pas seulement le syndicat étudié mais l’ensemble de la fédération : « Au moment de la reclassification, se posait la question de savoir s’il fallait dire aux gens de rester sur les grades de reclassement ou de prendre la classification. Il était juste de dire aux travailleurs : ‘si tu restes reclassés, voilà quel sera ton déroulement de carrière, voilà quels seront tes droits’. Il était juste de dire ‘si tu es reclassifié, voilà ce que tu vas toucher, quels seront les nouveaux statuts particuliers, etc.’. Il n’était pas juste de dire ‘l’organisation syndicale Sud te dit qu’il faut que tu fasses cela’. C’était vraiment une responsabilité individuelle. Moi, je suis resté reclassé, parce que j’y avais intérêt pour acquérir le service actif, et aussi par esprit complètement con de contradiction et borné. Mais je n’en ai jamais fait une ligne. Je trouvais légitime, qu’au bout d’une bataille perdue des gens ne perdent pas 500 balles par mois. Des camarades, au nom de la pureté, exigeaient que la fédération disent aux gens de ne pas prendre la reclassification […]. C’était un clivage fort dans l’organisation » (T., entretien, fondateur).