Le retrait d’anciens

La troisième catégorie de retraits concerne des anciens, qui ne sortent pas du syndicat, mais réduisent l’intensité de leur investissement et le reconfigurent, principalement en renonçant aux responsabilités qu’ils occupaient dans l’appareil et donc à leur participation au bureau syndical. On dispose de trois cas correspond à ce type de retrait, ceux de Jean, Paul, et Urbain. Ils ne se sont pas retirés en même temps. Il y a d’abord eu Urbain, puis Jean, avec un processus en deux étapes, puis Paul. On a ici affaire à des retraits individuels qui se ressemblent, à la fois par rapport au profil des militants concernés et par rapport aux motifs qui ont joué dans le retrait. Ce retrait est le produit d’interactions entre différents éléments, de dimensions à la fois individuelles et collectives 248 . Il peut à la fois apparaître comme le produit d’une reconfiguration des investissements au profit de la vie privée ou de la vie professionnelle. Il répond aussi à une situation de fatigue militante, de lassitude, liée à divers éléments : la durée et l’intensité de l’engagement, les conflits internes au collectif militant et la déception militante, le décalage entre les aspirations de départ et la perception des réalités syndicales. Pour reprendre les éléments identifiés pour éclairer les investissements et non investissements militants, on peut dire que ces retraits correspondent à une situation d’indisponibilité relative produite par une reconfiguration des investissements individuels et à une diminution des rétributions psycho-affectives de l’investissement militant sous l’effet de différents facteurs. Les militants concernés disposent tous d’une longue expérience dans le syndicat, ont occupé des responsabilités au niveau départemental (élection au bureau et permanences syndicales) et pour deux d’entre eux ont contribué à la construction initiale du syndicat (le troisième aussi, mais il ne fait pas partie du noyau fondateur).

Nous allons examiner plus précisément deux de ces trois cas. Celui de Jean et celui de Paul. Dans le cas de Jean, ce qui domine dans les explications qu’il avance à son retrait, c’est la déception et la disparition de l’enthousiasme militant qu’il ressentait au début de son engagement à Sud-PTT, liées à la perception d’un décalage entre les aspirations de départ, l’ambition de rénovation du syndicalisme et le projet de rupture, et les réalités actuelles du syndicalisme pratiqué par Sud-PTT. Dans le cas de Paul, ce qui domine dans son retrait, en tout cas dans les explications qu’il en donne, c’est la reconfiguration de ses investissements individuels au profit de ses activités professionnelles. Toutefois, ce qui rend possible cette reconfiguration, c’est une fatigue militante et une diminution des satisfactions individuelles procurées par l’engagement, et donc peut-être la recherche d’autres sources de satisfactions, par exemple dans un investissement professionnel.

Notes
248.

Maurice Croisat et Dominique Labbé ont constaté que les adhérents de la CFDT qu’ils ont interrogé tendent à justifier leur sortie du syndicat en avançant plutôt des motifs liés au collectif (désaccords politiques et dysfonctionnements de l’organisation) que des motifs « individuels » (tenant à la vie professionnelle ou privée/familiale). Nous avons pour notre part constaté, sur un échantillon certes bien restreint, que les motifs individuels sont avancés sans réticences dans le cadre de nos entretiens. On peut mettre cet élément en lien avec le fait que les satisfactions individuelles procurées par l’engagement sont aussi affirmées sans réticences, à partir du moment où elles ne sont pas en contradiction avec les intérêts collectifs. Il y a là sans doute une des manifestations de l’espace accordé aux individualités dans l’engagement collectif, constituant une des mutations du militantisme.